La Scandibérique

[Scandibérique.]

23h42.

Il est 23h42 lorsque j’écris ces lignes.

Je pars demain matin et je viens seulement de boucler mes sacoches. Enfin, à peu près. Enfin, pas tout à fait.

Je ne suis pas du genre organisée. Je ne suis pas du genre efficace.

Je viens de chercher pendant une heure l’attache de ma sacoche de guidon. J’ai fait deux aller-retours jusqu’à ma voiture, une lampe torche à la main. J’ai tout retourné mille fois. J’ai pesté contre la terre entière et surtout contre moi, j’ai dit c’est pas possible.

Elle était sur le canapé, sous les fesses de mon chien.

Mais ça y est les gars, c’est bon, je suis presque prête.

Il me reste à décider si je prends ma polaire Quechua plutôt que ma doudoune. Si je prends ma doudoune, plutôt que ma polaire.

Il y a eu l’hiver.

Il y a eu les refus des éditeurs et les rapports avec mes collègues qui se sont dégradés pire que pire.

Il y a eu le pass sanitaire et quelques soirées bien arrosées.

Il y a eu un nouveau livre commencé puis suspendu.

Il y a eu la guerre en Ukraine et puis les élections.

Il y a eu trois mois intenses de formation, des angoisses et des doutes.

Des adieux imaginés, redoutés, repoussés.

Demain je mets tout sur pause, les gars. Le temps de respirer. Le temps de me retrouver.

Je pars avec deux objectifs.

1/ Rejoindre Bordeaux, depuis Fontainebleau, manger deux ou trois cannelés et me souvenir de la douceur d’une nuit d’été.

2/ Pousser jusqu’à Agen, embrasser mes grands-parents et boire un café, en haut de l’escalier.

Je ne te cache pas que ça va être un peu juste, il ne va pas falloir traîner.

Deux objectifs qui auront le goût du défi et un peu, aussi, celui de la liberté.

[Scandibérique. Jour 1.]

Fontainebleau - Briare

J’ai mal dormi la nuit dernière, les gars.

Tu sais, il y avait ce mélange d’excitation et d’appréhension qui me faisait tourner un coup à droite, un coup à gauche, un coup au milieu.

Le et si d’avant départ.

Et si je n’arrive pas à temps.

Et si j’ai un ennui mécanique grave, genre le cadre éclate sous le poids de mes bagages ou les freins refusent de freiner en pleine descente.

Et si je ne sais plus trouver les mots pour raconter.

Du coup ce matin, je me suis réveillée au ralenti, les jambes en coton et la trouille mal digérée. J’ai fermé bouclé mes sacoches pour de vrai et je suis allée récupérer le vélo de mon père. Parce que le mien, celui de l’été dernier, il a un peu la chaîne en vrac et le dérailleur capricieux. Du coup papa, il a installé mon porte-bagages sur son vélo, la béquille et la sonnette et puis quelques pièces en métal pour renforcer tout ce bazar.

Une fois les derniers réglages faits, il m’a retrouvée devant le château pour prendre la sacro-sainte photo du départ.

J’ai fait un peu ma crâneuse mais la vérité c’est que je n’en menais pas large.

J’ai ravalé mes émotions et après un dernier bisou, je suis partie.

Il fallait bien.

Il était déjà dix heures et j’avais un peu de chemin.

Ça m’a paru long de quitter le connu. Tous ces noms de villages que je sais depuis toujours. Il a fallu dépasser tous les repères pour que l’aventure commence enfin. La vraie solitude de l’inconnu.

Je ne vais rien te raconter d’exceptionnel ce soir. J’ai roulé, j’ai capturé quelques couleurs et j’ai mangé des œufs durs, des Babybels et des pom’potes sur un bord de canal déserté.

J’ai vu un tas de jardins incroyables, avec des chèvres dedans, la sculpture en bois, grandeur nature, d’un cheval et sa charrette, des statues sortant d’un bloc en béton et une piscine gigantesque tenue par des béquilles.

Tout ça dans un carré d’herbe différent à chaque fois. Il semblerait que les gens d’ici investissent leur jardin pour de vrai.

J’ai même vu une maison bleue au milieu de nulle part arborant fièrement un lustre suspendu à un morceau de nuage.

J’ai croisé quelques chiens du dimanche au pied de leurs promeneurs, des enfants malhabiles sur leur premier vélo mais aucun cycliste voyageur.

Enfin si. Une famille, une seule.

Un couple avec leurs trois garçons à qui j’ai souri un peu plus que de raison.

Ce soir j’ai mal partout. Mais genre partout.

Je ne me souvenais pas, les gars. Des douleurs des premiers jours.

Les vingt derniers kilomètres n’ont été que souffrance. Pour tenir bon, j’ai pensé à la douche chaude qui m’attendait et à ma tente que j’allais monter en extérieur pour la toute première fois.

J’ai aussi pensé au soutien de mes parents, à l’amour de Lorraine pour les petits panneaux au vélo vert, aux cartes de Julie, à la casquette de Mathieu et aux cailloux blancs qu’Estelle a déposés l’été dernier.

Et j’ai fini par arriver.

J’espère que demain tout ira mieux, que le moral de cette fin de journée difficile sortira de mes chaussettes parce que là tout de suite maintenant, je me dis que j’ai sans doute eu, un peu, les yeux plus gros que le ventre.

[Scandibérique. Jour 2.]

Briare - Tigy

Ça va les gars, ça va.

Déjà parce que j’ai reçu un nombre incroyable d’encouragements.

Ensuite parce que le paysage a été moins monotone qu’hier et puis aussi, j’ai levé le pied.

Et enfin, parce que ce soir j’ai mangé du saucisson, un repas maison et des fraises en note de rire.

Après à peine quelques kilomètres, j’ai croisé un voyageur qui était sur son vélo depuis 30 jours, on a échangé quelques mots et on s’est souhaité bonne route. C’est grisant de crier ça à la volée, au-dessus d’un pont canal.

Un genre de bon vent mais en mieux. En plus précis. Un truc d’initié.

Ce bonne route, il n’était pas en l’air, tu vois. Il y avait dedans tout ce que l’on peut souhaiter à l’autre de chance et de plaisir.

C’est joli la Loire, tu sais.

Elle est là, tranquille à côté de toi.

Large, immense, sereine.

Elle supervise les opérations et elle te place de temps en temps, comme ça, l’air de rien, deux ou trois châteaux sur ton passage. Histoire de t’encourager à lever le nez de ton guidon. 

Il y a du vert partout les gars. Du vert et des champs de soleil entiers. Quelques chevaux et des papys qui se promènent avec une canne à la main.

Avant de partir, on m’a conseillé d’éviter les chemins trop isolés.

J’ai l’itinéraire pour moi toute seule.

Alors pour m’occuper je chante, je parle un peu à voix haute, et je m’interroge sérieusement sur les choses petites qui sourient à mon regard. Je prends en photo des détails que je voudrais te raconter mais je ne sais pas s’il y a un véritable intérêt à ça. Tu n’as peut être pas envie que je te parle des fleurs tatouées sur les pavés de Gien, du lama que j’ai croisé et qui a levé poliment les deux oreilles quand je me suis arrêtée, des vélos sans chauffeur devenus bacs à fleurs ou du bruit hypnotique d’un cheval broutant l’herbe.

Et puis, ça ne t’intéresse sans doute pas de savoir que le héron est devenu mon oiseau préféré.

On n’a jamais vu quelqu’un attendre avec autant de classe que celui-là.

Mais sinon, surtout, ce que je voulais te dire, c’est que ce soir, j’ai été accueillie par Laurence. Tu sais, des fois on dit qu’il n’y a pas de hasard. Alors oui bien sûr, ce genre de phrases, c’est un peu chiant, un peu en l’air et un peu lisse. Mais tu vois Laurence, elle nous a croisées, Lorraine et moi, l’été dernier. Lorraine venait de crever, on était là, à réparer sous un crachin de crevaison, quand Laurence est passée sur son vélo. Elle nous a demandé si tout allait bien, on dit oui et fin de l’histoire.

Sauf que, ça faisait quelques jours qu’elle nous suivait sur les réseaux et tu penses bien qu’elle avait reconnu notre duo. Et depuis, elle est là, toujours, tantôt discrète, tantôt commentatrice de mes écrits. Alors quand elle a vu que, hier, j’avais un peu le moral en berne, elle a dit viens.

Il y aura une douche, un lit.

Il y aura de quoi secouer tes chaussettes.

Elle a dit viens et c’était la meilleure idée du monde. Parce que pour moi, rouler pour avaler les kilomètres, c’est comme manger un plat sans sauce. C’est fade et sans surprise. Si tu m’enlèves la rencontre au voyage, je perds le sens.

Le sens de l’équilibre.

Elle a donné tout ce qu’elle avait promis.

Une douche, un lit et surtout des tranches de vie barbouillées d’humour en gelée. Des discussions sérieuses jusqu’à ce que le vin blanc fasse bousculer nos rires.

Ça va les gars, ça va mieux.

[Scandibérique. Jour 3.]

Tigy - Candé-sur-Beuvron

Tu sais, il y a ce truc, dans la rencontre improvisée, qui fait que l’autre se livre à toi sans artifices. Tu débarques, il n’a pas eu le temps de mettre les petits plats dans les grands ni de passer l’aspirateur et c’est tant mieux.

Tout est resté en l’état, sans fard, sans prétention.

Et moi j’aime ça, les gens dans leur jus.

Un jus authentique.

Le mieux, c’est le moment du petit dej. Parce que tu ne peux pas tricher.

Il y a les brumeurs de la nuit qui pèsent encore sur tes paupières. Il faut du temps pour que les yeux dégonflent, pour que la voix s’éclaircisse et que vienne l’envie de parler. Alors moi, ces morceaux d’intimité, je les savoure. D’habitude, mon réveil, je me le garde pour moi. Ce n’est pas un truc que j’offre facilement. Alors je me sens un peu privilégiée que d’autres veulent bien me partager le leur.

Laurence m’a fait couler un café et a préparé la table. On a mangé des tartines en s’inquiétant de l’avenir de notre société. Et puis elle a dû partir travailler alors elle m’a laissé les clefs. Elle m’a dit tu n’as qu’à fermer derrière toi.

Je l’ai prise dans mes bras pour lui serrer le merci de ce souffle d’envie qu’elle m’avait redonné.

J’ai rebroussé le chemin d’hier et j’ai retrouvé la piste à Châteauneuf. J’ai eu l’impression de ne pas avancer jusqu’à Orléans. J’ai pensé à la chanson du petit escargot et ça m’a fait marrer. On a les références que l’on a.

J’ai mis un peu de musique, j’ai chanté fort, j’ai chanté à tue-tête parce que mes poumons étaient occupés à autre chose.

J’ai acheté le meilleur sandwich de ma vie parce que oui, le mardi, les boulangeries sont ouvertes. Et elles peuvent même te vendre des casse-croûtes au jambon cru et au saint-Nectaire. Moi j’aime bien casser la croûte et j’aime beaucoup le Saint-Nectaire alors on peut dire que c’était un repas plutôt réussi. Je me suis allongée sur un banc devant une toute petite église et j’ai fermé les yeux pour une toute petite sieste.

Je ne sais pas si c’est l’effet du sandwich que je m’étais rêvé la veille ou de ce sommeil de bois mais après ça j’ai volé. Je soupçonne quand même le vent d’avoir été favorable. 

J’ai eu à nouveau envie de chanter et je peux te dire que tous les villages ont su que je les traversais. Je les ai honorés de ma voix de crécelle et de mon répertoire on ne peut moins diversifié. Joe Dassin, Céline Dion, Serge Reggiani et Michel Sardou. En boucle.

Le bis repetita que tu as envie de défoncer, tu vois?

J’ai croisé une poule sur le bord de la route et je lui ai dit salut Poupoule. Et là aussi, ça m’a fait marrer.

J’ai vu un monsieur regarder une camionnette puis regarder une femme qui regardait une voiture blanche. Du coup, je les ai pris en photo.

J’ai discuté avec une mamie qui faisait ses étirements parce qu’elle avait le même chien que moi. On a papoté comportements canins et hygiène dentaire pendant qu’elle essayait de toucher ses pieds sans plier les genoux.

J’ai été frustrée de ne pas pouvoir vraiment me balader dans Blois parce que là-bas tous les pavés mènent à une pente un peu raide et qu’avec des cales sous les chaussures et un vélo chargé, j’ai préféré ne pas tirer la queue du diable.

Peut-être qu’à un moment donné j’ai mis pied à terre dans une montée qui m’a eue par surprise mais je ne suis quand même pas obligée de tout te raconter.

C’était une belle journée.

Longue mais moins douloureuse.

Vous aviez raison, les gars, finalement, ce n’était qu’une petite question de jours.

[Scandibérique. Jour 4.]

Candé-sur-Beuvron - Sainte-Maur-de-Touraine

Ça pique le matin, les gars.

T’es là, dans la chaleur de ton sommeil, emmitouflée dans ton duvet de cocon, tu pointes le nez dehors façon goûteur d’air et là tu comprends que ça ne va pas être simple. Il va falloir s’extraire de ta bulle de toile, te changer, enlever tes habits de nuit et enfiler ceux de lumière, laisser couler de l’eau glacée sur ton visage, tout ranger.

Moi, quand il fait froid, je m’organise au ralenti. Déjà que d’habitude je ne suis pas la reine de l’efficacité, je crois que ce matin il m’a fallu environ cent huit heures pour décoller. 

Cent huit heures, les gars.

J’ai pris la route d’Amboise et je suis passée à Chargé. J’étais chargée alors évidemment, j’ai pris une photo de circonstance comme des centaines de voyageurs à vélo avant moi. Enfin j’imagine. Enfin j’espère. Pour eux et pour l’humour.

Je n’ai pas capturé Amboise parce que j’ai plein de qualités mais je ne suis pas photographe. Et que prendre des châteaux et des églises en photo, je n’y arrive pas. Ça ne rend jamais pareil. On dirait toujours une carte postale ratée, de celles un peu cornées, un peu jaunies qui restent sur les présentoirs parce que personne ne les achète.

J’ai vu une reine et un roi sans visages assis sur un vélo et une ribambelle de vieilles cafetières posées sur le muret d’une maison. Une vraie ribambelle, les gars. Qui se donnaient vraiment la main. Enfin pas la main, mais tu vois. C’était assez peu ordinaire et bien trop joli pour que je ne m’arrête pas.

Sur le chemin, j’ai croisé un ou deux princes à vélo qui m’avaient l’air charmants mais ils n’ont pas pris la peine de faire demi-tour. C’est chiant. 

J’espère qu’ils le regrettent.

J’ai traversé Tours, j’ai trouvé que c’était facile d’y entrer mais un peu plus pénible d’en sortir. C’est une jolie ville avec une cathédrale qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une autre cathédrale. Tu sais, avec les mêmes fioritures que celles que tu rajoutes sur tes châteaux de bord de mer. Quand tu laisses s’exprimer ta créativité de canicule et que tu fais couler des crottes de sable mouillé pour décorer. Je lui ai chatouillé le clocher mais elle n’a pas eu envie de rigoler. Quand on est une vieille dame, on perd parfois le sens de l’humour. Et ça aussi c’est chiant.

Je me suis demandé si Tours s’appelait comme ça à cause des tours qui l’entourent. Non parce que First, il s’appelle First parce que c’est le premier à être sorti du ventre de sa mère. Alors je me suis dit que des fois, fallait pas chercher midi à quatorze heures. Sauf qu’après, je suis passée dans une rue qui s’appelait la rue de la soupe à l’eau et ensuite, à côté d’un lieu-dit nommé La Proutière… Je crois que je réfléchis beaucoup trop.

J’ai la pédale interrogative.

Des fois, j’imagine ce que je vais bien pouvoir te raconter le soir, j’ai des idées, des fulgurances, je me dis ah ouais, ça, c’est vachement bien et puis rien ne reste et tout s’envole quelques minutes plus tard. J’ai été tentée d’utiliser l’enregistreur du téléphone pour garder les mots prisonniers mais j’ai pensé que c’était comme pour tout dans la vie, que si c’était les bons, ils reviendraient.

Après Tours j’ai eu tantôt le vent de face, tantôt le vent de dos, j’ai tantôt monté et tantôt descendu. J’ai vu des vaches brouter couchées alors je leur ai dit, ça va les meuhfs, tranquilles. Mais j’ai été la seule à me marrer.

Au camping où je me suis arrêtée ce soir, il y a un monsieur qui est parti de Paris et qui veut rejoindre Compostelle à vélo.

On a partagé un bout de table, une odeur de raviolis et un bruit de fourchette sur une assiette en métal.  On a commenté le parcours et nos journées. Il a dit purée, qu’est ce qu’il faisait froid au réveil.

Ça pique le matin, les gars.

[Scandibérique. Jour 5.]

Sainte-Maur-de-Touraine - Lussac-les-Châteaux

Je ne t’ai pas écrit hier soir, les gars. J’étais trop fatiguée. Épuisée même. J’ai essayé et puis les mots ne sonnaient rien alors j’ai dit on verra demain.

C’était un parcours difficile. Déjà parce qu’il y a eu beaucoup de vent. Et puis aussi parce que la Vienne, c’est joli mais ça monte et ça descend tout le temps.

J’ai serré les dents.

Je peux te dire que je les ai serrées fort pour arriver jusqu’à Lussac-les-Châteaux.

Les quatorze derniers kilomètres sont toujours les pires. 

Dans ces cas-là, je raisonne mathématique. Je me dis que quatorze tu vois, c’est deux fois sept. Et que sept c’est rien du tout. Du coup quatorze, c’est deux fois rien du tout.

Chacun sa logique hein.

Je sais pas comment je me suis démerdée mais j’ai attrapé un coup de soleil sur les oreilles. C’était voile gris et vent frais toute la journée, je n’ai fait qu’enlever et remettre ma veste alors évidemment, je n’ai pas pensé à mettre de la crème solaire sur mes oreilles.

Qui pense à mettre de la crème solaire sur ses oreilles de toute façon?

Je commence à avoir des petits bobos par ci par là et ce n’est pas très joli à voir. 

J’ai les lèvres gercées par le vent et le grand air et j’ai du mal à sourire, j’ai des cloques sur l’oreille gauche et sur les mains, les genoux douloureux et les trapèzes en feu. Je ne suis pas très trapéziste, moi. C’est même mon pire cauchemar sur le vélo.

Enfin, pas le pire du pire mais le pire juste après le pire du pire. Tu vois?

Alors ça rend les fins de journées compliquées.

Ce matin, en sortant du camping, j’ai eu du mal à retrouver mon chemin, j’ai tourné, viré, râlé une ou deux fois. Ou trois ou quatre. Et puis, comme j’avais bu un bidon de thé avant de partir, très vite j’ai eu envie de faire pipi. J’ai trouvé une petite croix sur la route, il y avait urgence alors je me suis dit que ce n’était pas vraiment pécher que de me cacher un peu derrière. C’était pour la bonne cause que je me mettais sous protection propre et figurée.

Des kilomètres que je ne croisais personne les gars, des kilomètres!

Je me suis dit bon, d’accord, t’es pas hyper bien cachée mais de toute façon, il n’y a pas un chat. Je te le donne en mille, j’étais pas sitôt accroupie qu’un type a débarqué sur son vélo, est passé tout à côté de moi et de mes fesses à l’air. Il m’a balancé un bonjour madame sonore auquel je n’ai pu que répondre.

Je suis une fille polie.

Il était dix heures et la journée pouvait enfin commencer.

Un peu avant Châtellerault, je suis passée devant la maison d’un réparateur de vélos, boucher de profession. Quand j’ai vu le nombre incroyable de deux roues dans son jardin, six cents pour être tout à fait exacte, je me suis arrêtée cinq minutes.

On s’est taillé le bout de gras comme ça, sur le bord de la route.

Il m’a expliqué que suite à son divorce il y a quinze ans, il s’était mis à vendre deux ou trois bricoles sur les brocantes. Ça avait tellement bien marché que de fil en aiguille, il s’était spécialisé dans le vélo d’occasion. Il m’a dit, vous c’est de l’alu votre cadre, je le vois direct aux soudures. Ça, je peux réparer, l’alu. Je lui ai répondu que c’était gentil mais que tout allait très bien et je l’ai remercié pour l’échange.

J’ai pique-niqué un sandwich pas terrible dans un parc à l’herbe mouillée et en début d’après-midi, j’ai envoyé un message à Clémence et François pour savoir s’ils voulaient bien m’accueillir le temps d’une nuit.

Après cette souffrance en solitude, j’avais un besoin viscéral d’échanges et de sourires. 

Ce n’est pas vraiment un truc qui me fait peur la solitude tu vois, mais le voyage c’est la rencontre, la découverte et la nouveauté.  Alors, puisque je ne croise personne sur les routes, je me suis dit qu’il fallait provoquer. 

Tout est toujours question de coup de pied au cul.

Clémence et François, je les ai rencontrés grâce au site Warmshowers.

Je connaissais cette appli mais je ne l’avais jamais utilisée, je n’y pensais même plus. D’ordinaire, je ne suis pas franchement sites de rencontres mais là c’est pas pareil.

Clémence m’a répondu bien sûr, elle m’a répondu avec plaisir. Elle est enceinte de huit mois et a déjà un petit garçon de dix-huit et pourtant, elle a dit viens.

Elle m’a ouvert la porte avec son visage de douceur et sa voix sèche chagrin et j’ai su que j’étais au bon endroit.

Elle avait préparé des lasagnes et je n’ai rien eu à faire d’autre que dire merci.

On a discuté nos vies sur un coin de canapé, elle m’a expliqué leur futur projet de vivre de manière plus responsable et j’ai rencontré Bafodé, un jeune migrant qu’elle et François ont accueilli il y a trois ans.

J’ai pris une sacrée leçon de vie dans la tronche, les gars. Une sacrée leçon de douceur et de bonté.

Une leçon d’humanité.

Et c’est exactement ce que j’attendais.

[Scandibérique. Jour 6.]

Lussac-les-Châteaux - Chirac

J’ai vécu mon jour préféré, les gars.

Celui que j’attendais.

Celui que je n’espérais plus.

Je suis désolée, je t’embarque un peu sur mes montagnes russes mais je ne sais pas faire autrement. Te dire la transparence. Pour que tu saches que partir à vélo, souvent c’est génial mais des fois, ce n’est pas franchement la grosse marrade.

Aujourd’hui, c’était le jour de la nuit.

Ça aurait dû être un jour de repos mais j’ai préféré rouler quand même.

Pour soulager les étapes à venir.

Clémence m’avait prévenue ce matin.

Elle m’a dit, tu verras, c’est vallonné mais c’est plus doux et plus joli. Elle a dit, je suis sûre que ça va aller. Et elle avait raison. C’était une magnifique journée.

Je n’ai rien vu d’aussi beau jusque là, les gars. J’ai traversé des immensités de vert. Et comme on dit que le vert, c’est la couleur de l’espoir, j’en ai collé des réserves sur le fond de ma rétine pour les jours où mes jambes ne voudront plus avancer.

J’ai aimé le vallon et ses pentes douces, ses routes désertes en vaguelettes ornées de fleurs de vœux, de fleurs sauvages, de fleurs d’été. 

J’ai traversé mille fois la Vienne et vu mille clochers de vieilles pierres que je n’ai pas photographiés. 

De -ac en -ac, je me suis dit que moi aussi, un jour, j’aurais un jardin en bord de ferme, avec une balancelle sous un arbre rêveur. Un chien qui aboie quand passe la voiture du facteur, des pieds de tomates au fond d’un potager et une clochette à agiter pour dire son arrivée.

J’ai senti l’herbe qui renaît, la terre retournée et les animaux qui pâturent.

J’ai aimé l’odeur des vaches. De toutes les vaches que j’ai croisées. Et il y en a eu beaucoup. Des marrons, des avec taches, des cornées mais sans pistaches. Elles tournent toujours la tête quand je passe et moi je leur dis toujours qu’elles sont belles parce qu’il faut bien que quelqu’un le leur dise de temps en temps.

En milieu d’après-midi, je me suis arrêtée au café-tabac-épicerie de Lessac. J’ai mis les jambes en l’air et je me suis bu le premier coca de l’aventure. J’ai béni ce lieu ouvert, ce lieu d’accueil au milieu de toute cette campagne traversée.

La propriétaire m’a expliqué qu’elle et son amoureuse venaient tout juste de s’installer, elles avaient eu un coup de cœur et s’étaient lancées dans l’aventure. Celle de continuer à offrir air et vie aux habitants du village. Je me suis dit purée, ça c’est un vrai joli projet, un projet courage, un projet qui fait sens. Si tu passes un jour par là, les gars, prends le temps. Commande un café, une bière où ce que tu veux, assieds-toi face à l’église et tends l’oreille. Écoute les histoires qui se racontent et savoure de trouver ce genre de lieu encore ouvert sur ton chemin.

Ce soir, je me suis arrêtée à Chirac. D’abord parce que ce nom me faisait marrer. Ensuite parce que David m’avait proposé la veille, de taper à la porte de sa maison. 

Il ouvre tous les jours ses volets sur l’itinéraire de la Scandibérique alors il m’a dit si tu veux un peu d’eau, discuter cinq minutes ou planter ta tente dans le jardin, tu es la bienvenue.

J’ai bu un café, on a parlé des heures entières, des vraies heures pleines, et j’ai planté ma tente sur un bout de son jardin.

C’est un type formidable, les gars.

D’ailleurs, il a deux chambres d’hôte pour accueillir des voyageurs si un jour ta route te mène à lui. Il a racheté l’ancien restaurant du village qui appartenait à Yvette. 

C’est une vraie vieille maison de village avec des interrupteurs ronds, des meubles en Formica et des murs au papier peint défraîchi. Il y a cette odeur de maison de grand-mère, un truc léger qui te ramène en enfance au détour d’une porte qui couine.

Il s’est marré en me voyant installer ma tente et il m’a fait visiter son jardin, son potager et son verger.

Il m’a préparé des pâtes aux champignons pendant que je prenais ma douche dans la salle de bains bleue décorée par Yvette. On est restés des heures, assis au milieu de la cuisine, à se raconter nos vies. Tantôt lui, tantôt moi.

Avec la transparence qu’auraient eue deux amis de longue date.

J’ai vécu mon jour préféré, les gars.

Le préféré du préféré.

[Scandibérique. Jour 7.]

Chirac - Angoulême

Dans une semaine pile, je serai rentrée à Fontainebleau. 

C’est vite passé une semaine. 

J’ai l’impression d’être partie hier. 

Je prends tout, les gars. Les chiens qui aboient sur mon passage, les canards qui s’engueulent au bord de l’eau, les routes jolies, les routes banales, les j’en peux plus de fin de journée et les petites vitesses du matin.

J’ai quitté David après un café chaud, une chasse aux limaces et un dernier tour d’idées. 

Je lui ai dit que je croyais fort en son projet de chambres chez l’habitant, qu’il était trop bien placé, que son jardin était bien trop joli pour que ça ne fonctionne pas.

Je l’ai serré dans mes bras, j’ai sorti la petite voile et j’ai repris la route.

J’ai voulu prendre un bain de colza dans un champ de soleil alors je me suis arrêtée.

J’ai la photographie bucolique, je crois.

J’ai vérifié, les gars.

On peut. On peut courir avec son amoureux au milieu des longues tiges jaunes. 

Bon, je n’ai pas essayé parce que les cales sous les chaussures, ce n’est pas vraiment pratique mais techniquement, ça m’a semblé jouable. C’est juste que ça bourdonnait fort là-dedans. Un vrai ballet d’ouvrières. J’ai essayé de ne déranger personne, j’ai dit les filles, je viens juste m’assurer de la réalité du possible, surtout, ne vous dérangez pas pour moi, et elles ont continué leur inspection frénétique.

Je suis arrivée à Massignac une demie minute avant la sieste de la boulangère.

A deux doigts près, je me retrouvais le bec dans l’eau et l’estomac dans les talons.

Je ne sais pas toi, mais moi, quand je suis sur le vélo, j’ai des envies de femme enceinte. J’ai l’idée fixe de la nourriture qui vient chatouiller mes sens et je fais de mon repas à venir l’objet de toute mon attention. Je sais le goût et le plaisir d’un camembert rôti, d’un plat de lasagnes ou d’un sandwich au Saint Nectaire et je laisse mon imagination déborder.

Un peu trop. Un peu trop souvent.

Il faut que je te raconte un truc.

Mercredi, j’ai rencontré Nicolas qui roulait en bikepacking.

Il était parti de Vendôme le matin même avec pour objectif de rejoindre Montpellier.

On a discuté cinq minutes, je lui ai fait une ou deux blagues un peu pourries et puis il a filé droit devant. Quelques jours plus tard, il m’envoie un message sur Instagram alors que je ne lui avais donné ni mon prénom ni le nom de ma page.

Le compte de La Scandibérique avait repartagé une de mes photos et il m’a reconnue. 

C’est fou quand même, quand tu y penses, tout ce que nous permettent les réseaux.

Il se trouve qu’aujourd’hui, il était quelques kilomètres derrière moi alors il m’a dit, si je te recroise, on ira boire une bière ou un café. J’ai dit banco, j’ai dit je te prends au mot.

On s’est rêvé une bière toute la journée, par messages interposés, tellement il a fait chaud dans les montées et aussi dans les descentes.

Il a réussi à avaler la distance qui nous séparait, il a foncé comme une fusée pendant que moi je faisais pédale douce et ce soir, on s’est retrouvés au camping d’Angoulême. 

On est arrivés trop tard pour une bière mais on s’est dit qu’on pouvait rattraper le coup en se faisant livrer des pizzas.

Il m’a dit j’en ai rêvé toute la journée et j’ai compris que lui aussi, il avait la salive facile et le repas obsessionnel. On a juste eu le temps de prendre une douche et le livreur est arrivé.

J’ai déplié la nappe de pique-nique, celle des grandes occasions, on a posé nos fesses dessus et on s’est dit que c’était sûrement ça le bonheur. Trois champignons et un peu de fromage posés sur une pâte olives tomate.

On a discuté longtemps, du plaisir de voyager seul et de nos envies de vie.

Et puis, le froid nous a chassé dans nos tentes, on s’est dit bonne nuit sur une dernière petite blague, on s’est dit à demain.

Je prends tout les gars, les bières promises, le temps suspendu entre deux toiles de tente et les sourires partagés.

[Scandibérique. Jour 8.]

Angoulême - Bayas

J’ai passé un très bon 1er mai, les gars.

Nicolas a dit, je paye le petit dej et après je te laisse.

On a trouvé une boulangerie et on s’est pris des pains aux raisins. On les a mangés sur un bout de trottoir et il a dit, je roule avec toi jusqu’à midi et après je te laisse.

À midi, on a dévoré nos sandwichs sur un bout de ponton et il a dit, je roule avec toi jusqu’à ce soir et demain je trace ma route.

Ce mec est le mec le plus indécis que je connaisse.

La vérité les gars, c’est que je crois qu’il ne peut plus se passer de moi.

Surtout ne lui dis pas, il risquerait de nier en bloc. Il a encore du mal à admettre que j’ai toujours raison.

La vérité de vérité, c’est que je suis très contente qu’il ne puisse plus se passer de moi. Parce que, en ce jour porte bonheur, c’était vraiment trop bien d’être deux à rouler.

Il m’a attendue dans les montées, j’ai attendu qu’il mette sa crème solaire, il a ri à mes blagues, je me suis régalée de son humour, il m’a prêté son oreille et moi, je la lui ai remplie d’histoires pour ses prochains jours en solitude.

On a été d’accord pour tout, de la pause photo à la pause pipi, du remplissage des bidons dans les cimetières aux déviations, parfois, de notre itinéraire.

La fin du parcours a été un peu pénible, ça remontait pas mal après une portion de plat et on n’avait plus trop d’énergie. Il m’a dit allez Poupoule et je lui ai chanté la chanson que je me suis inventée quand la pente devient trop raide.

Ça fait :

Allez Poupoule, on est tous avec toi,

Allez Poupoule, t’es bien plus forte que ça!

J’ai dit elle est bien non et il a répondu oui, elle est bien, dans un demi-sourire de compassion.

Il ne m’épargne pas, tu sais. Il m’envoie des vannes bien nettes et bien précises avec sa voix de pince sans rire et moi je ris aux éclats.

C’est marrant cette intimité qui se crée en seulement quelques kilomètres.

On en a bavé ensemble jusqu’à notre arrivée au camping. On s’est dit plusieurs fois que, sans l’autre, les derniers coups de pédales auraient été plus compliqués.

On n’est plus très loin de Bordeaux et demain quoi qu’il arrive, nos chemins se sépareront. Il bifurque vers Toulouse sans passer par le centre et moi je veux absolument manger des cannelés et boire un café sur la place de la Comédie.

Mais ce soir, on a tout mis sur la table, on a tout déballé, on a tout partagé.

Les Babybel et les sardines, l’huile d’olive et le produit vaisselle. A nous deux, on avait tout ce qu’il fallait pour faire une fête de ce repas de coquillettes.

On a fait chauffer de l’eau comme deux petits vieux en vacances et on a bu notre thé face au rose poudré d’un soleil qui s’efface.

On m’a dit plusieurs fois que j’avais l’air fatiguée sur les photos.

On m’a dit plusieurs fois tu rayonnes moins que l’été dernier.

Évidemment.

J’ai une contrainte de temps que je n’avais pas en juillet, je fais, en moyenne, une centaine de kilomètres par jour sur des parcours plutôt difficiles. J’ai mal au genou, j’ai mal un peu par ci et aussi un peu par là, alors, évidemment que je suis fatiguée.

C’est un autre type de voyage, différent du premier.

Et de toute façon, qui peut prétendre réaliser la même chose deux fois de suite de manière parfaitement identique ?

Je crois que chaque voyage est différent et heureusement.

J’apprends de celui-ci comme j’avais appris de l’autre, ce ne sont juste pas les mêmes enseignements.

Mais le truc qui est sûr, le truc qui est certain c’est que, ce qui me fait vibrer, c’est partager des bouts de vie, c’est aller à la rencontre de personnes que je n’aurais jamais croisées si j’étais restée assise au fond de mon canapé.

Après le thé au bord du lac, Nicolas m’a souhaité bonne nuit, on s’est dit à demain.

Et au fond de ce camping, on a fait chanter les zips de nos tentes, les zips de deux voyageurs solitaires contents d’avoir trouvé, le temps d’une journée suspendue, une résonance inattendue.  

[Scandibérique. Jour 9.]

Bayas - Beautiran

J’y suis presque, les gars.

Il me reste une vingtaine de kilomètres avant d’atteindre Bordeaux.

J’aurais pu y être hier soir mais je n’avais pas envie d’y dormir.

Je préfère la saisir ce matin, au réveil.

Je préfère ne rien louper.

Je préfère ne pas mélanger.

Parce qu’hier, il y a eu Libourne, Saint-Émilion, l’enfer, le paradis et le départ de Nicolas.

On n’est pas partis tard du camping, on avait des courses à faire.

Nicolas, il est un peu comme moi, il en a rien à foutre de rien, alors arpenter les rayons en cuissard avec un casque sur la tête, ça ne lui pose aucun problème. Si tu rajoutes à ça, le bruit que font les cales de mes chaussures quand elles claquent sur le sol, on était repérables de loin.

Je n’ai pas pu m’empêcher de prendre notre dégaine en photo, devant l’Intermarché. Une gentille mamie nous a proposé de la prendre à notre place, on s’est marrés mais on a dit c’est gentil, ça ira. On n’a pas poussé le vice jusque là. 

Un taboulé, du chocolat et plusieurs pom’potes plus tard, on est repartis sur nos vélos, hyper contents d’avoir à nouveau les sacoches remplies d’autonomie.

On s’est dit qu’on casserait bien la croûte à Libourne, que ça nous semblait être le bon endroit pour ça . C’était sans compter les zones industrielles qui l’entourent et les travaux qui l’envahissent.

L’enfer, les gars.

Ça a été un enfer de sortir de là. À un moment, pour faire pouce dans tous ces cercles en rond, on a voulu s’installer à une terrasse pour boire notre bière promise, celle que l’on avait rêvée pendant deux jours entiers.

On a été recalés.

Recalés, oui, tu ne rêves pas.

Ils nous ont dit, on ne sert pas de boissons entre midi et deux.

Chou blanc, bec dans l’eau et frustration.

On est remontés sur nos vélos, le vague à l’âme et la bouche sèche. Je ne sais pas combien de temps cela nous a pris de quitter la ville, sans doute une petite éternité, mais on s’est sentis soulagés quand tout a été terminé.

On a mis le cap sur Saint Émilion, Nicolas a dit je connais, tu vas voir c’est mignon.

Je n’ai rien vu d’aussi joli, les gars.

Je suis tombée amoureuse de ces pieds de vigne autour de ces pierres blanches et de ces pierres blanches surmontées de tuiles tirées à quatre épingles.

On s’est trouvé un joli coin à pique-nique, un endroit un peu à l’écart, on s’est assis dans l’herbe, le dos au soleil ou le soleil dans le dos, c’est selon, et on a soupiré longtemps, d’aise, de confort et de satisfaction.

On se serait cru au paradis.

Le paradis après l’enfer.

Nicolas a dit, on a quand même la belle vie, je l’ai regardé et j’ai souri.

C’était en effet, une belle vie de lundi.

Une fois le repas terminé, il a bien fallu quitter notre morceau de beauté mais on en a reparlé pendant plusieurs kilomètres, pour s’assurer que l’on n’avait pas rêvé.

Un peu après Guillac, nos chemins se sont séparés. Il a dit c’est toi qui m’abandonnes, j’ai dit non, je crois plutôt que c’est toi et on n’a pas réussi à trancher. On s’est dit au revoir sur une route de campagne perdue au milieu de rien, un au revoir malhabile et pudique, de celui qui vient pincer le cœur. 

J’ai l’attache facile et la détache compliquée alors je lui ai dit, je suis désolée, je fais ça vite, je suis maladroite avec mes émotions.

Il a dit prends soin de toi, on s’est souhaité bonne route et sans doute à bientôt.

Je l’ai regardé s’éloigner et je suis repartie face au vide. C’est con hein. Je veux dire, avant de le croiser, j’avais roulé plusieurs jours toute seule sans trop me poser de questions. 

Mais là, il m’a fallu quelques minutes pour me réhabituer au silence et réajuster mes repères.

J’ai retrouvé les décors de l’été dernier, quand j’avais emprunté le canal des deux mers pour aller de Bordeaux à Agen. Ce sont de jolis souvenirs qui me sont revenus et ça a un peu consolé ma peine d’avoir quitté Nicolas.

Je suis sortie de la piste et j’ai fait un détour par Beautiran parce que Tyfenn a bien voulu m’héberger. Elle m’avait écrit il y a quelques jours pour me poser des questions sur le voyage à vélo. Je lui ai dit, tu sais, le mieux, c’est que l’on en discute en vrai quand je serai à Bordeaux. 

Elle m’a accueillie chez elle et m’a préparé des crudités parce qu’après tous ces jours de sandwichs et de sardines coquillettes, je rêvais de vert dans mon assiette. J’ai eu l’impression de faire partie de la famille au milieu de son mari et de ses trois enfants qui m’ont réconciliée avec l’idée d’avoir, moi aussi un jour, des ados à gérer.

On a discuté longtemps de tout, de rien mais surtout de voyage.

De voyage sur un vélo.

J’ai vu les yeux de Tyfenn s’éclairer dès qu’elle s’imaginait les fesses posées sur une selle et les sacoches bien amarrées.

Quand elle sourit, elle a le visage en fossettes qui disent toute son envie et sa joie de petite fille.

Je ne regrette pas ce détour, les gars.

Parce qu’il valait vraiment le coup.

Et puis, de toute façon j’y suis presque.

Et je n’avais pas envie de mélanger.

[Scandibérique. Jour 10.]

Beautiran - Bordeaux - Saint-Symphorien

J’ai vu Bordeaux, les gars, ça y est.

J’ai petit déjeuné avec Tyfenn et j’ai bu du vrai café. On a refait le monde en long en large, en carré et aussi peut-être en triangle. On s’est trouvé d’autres points communs que le voyage à vélo et c’était un réveil matin entre femmes qui se rencontrent, entre femmes qui partagent et qui se reconnaissent. Elle m’a offert la plus jolie trousse du monde et elle a refait les niveaux de mon jerricane d’huile d’Arnica. Des cadeaux comme ça, pour rien, pour me remercier d’être venue alors que c’est elle qui m’a reçue. On s’est serrées dans les bras, une fois, deux fois. Trois fois.

Je suis partie, les yeux un peu embués, émue d’avoir trouvé sur mon chemin des bras ouverts et de la vérité échangée sur un bout de canapé.

J’ai rejoint la piste, un peu plus haut dans la colline et j’ai fait de ce matin, la reconquête d’un équilibre.

Sur les coups de midi bien tassés, j’ai retrouvé Bordeaux et ses souvenirs.

Il était treize heures trente.

J’ai trouvé que c’était l’heure idéale pour s’immerger dans le passé.

Au détour de plusieurs rues, j’ai été submergée par des bribes de fin d’été. Là où j’avais laissé des mains qui se cherchent, les fenêtres ouvertes d’un hôtel, des doigts dans les cheveux et des croissants d’amoureux.

Tyfenn m’avait dit, pour les cannelés, tu as deux solutions.

La maison Baillardran ou bien La Toque Cuivrée.

J’ai l’esprit d’équité, j’ai voulu comparer.

Et si je peux me permettre de donner mon avis, j’ai préféré de loin ceux de La Toque Cuivrée. Pour leur croustille et leur goût de moments effacés.

J’ai dit merci Bordeaux, merci pour ta chaleur et ta boîte à secrets. 

Il y a des lieux de pèlerinage que tu ne peux éviter.

J’ai repris la route, le cœur gros et un peu lourd de comprendre que l’instant ne dure qu’une seule et unique fois.

Les panneaux que j’ai croisés indiquaient l’Espagne et j’ai pensé, les gars, il faut pas trop me chauffer. Je suis à deux doigts trois quarts de tout envoyer bouler et de partir à la dérive.

J’ai gardé mon sang froid et j’ai pris la direction de Saint Symphorien.

J’ai croisé des vignes et des rapaces en virevolte, des maisons en pierres, des domaines trucs et des domaines bidules. J’ai revu les pins des Landes et j’ai eu l’impression qu’ils m’accueillaient. On aurait même dit qu’ils m’enveloppaient. 

Ils m’ont dit, contents de te revoir et j’ai ouvert grand mes poumons pour les remplir de leur odeur d’aiguilles. Tu vois, si je devais partir un jour, vivre sur une île déserte, je crois que c’est elle que j’emmènerais dans mes narines. Tu m’excuses mais je m’accorde le droit d’être un peu hypothétique.

Je suis arrivée au camping et je me suis installée. J’ai pris mes aises, les grandes et les petites et j’ai monté ma tente sans doute pour la dernière fois de l’aventure.

J’ai essayé de ne pas me dire que j’offrais au monde mes derniers jours en solitude.

J’ai essayé de ne pas me dire que je n’avais franchement pas envie de rentrer.

[Scandibérique. Jour 11.]

Saint-Symphorien - Buzet-sur-Baïse

Je t’écris de chez Delphine, les gars.

Delphine, tu la connais, je l’ai rencontrée l’été dernier, à la toute fin de mon parcours. Elle était venue nous rejoindre, Stéphanie et moi, le temps d’une heure ou deux, le temps d’ouvrir sa fenêtre au hasard et de poser les jalons d’une nouvelle amitié.

Il était impensable que je ne m’arrête pas chez elle pour rencontrer sa famille et la serrer dans mes bras.

Je suis là, sur sa terrasse, les mots orientés vers le soleil, essayant de me souvenir de la journée d’hier.

D’habitude, j’aime bien écrire à chaud, le nez sous mon duvet, j’aime bien saisir les images de la journée avant qu’elles ne s’évanouissent.

Mais ces derniers jours, la fatigue aidant, je t’ai souvent raconté à rebours.

L’écriture, c’est un truc qui ne se commande pas.

Hier matin, j’ai replié mes affaires sachant que ces gestes, qui avaient fait mon quotidien pendant dix jours, étaient sans doute les derniers.

Les derniers de cette fois là.

J’ai chassé l’air de mon matelas, je l’ai bien tout aplati et je l’ai roulé avec soin. J’ai rangé mon duvet dans son sac de compression et j’ai démonté ma tente, sardine après sardine. J’ai réorganisé mon paquetage, comme à peu près chaque matin, j’ai ficelé le tout sur l’arrière de mon vélo, j’ai enfilé mes chaussettes, mes chaussures, ma casquette et j’ai fait chanter mes pneus sur les graviers de l’au revoir.

Le voyage à vélo, c’est chaque matin le même rituel, une jolie ritournelle qui met ton corps en mouvement, tes doutes au placard et tes sens en éveil.

J’ai retrouvé le chemin, là où je l’avais laissé la veille. Il n’avait pas bougé, il n’attendait que moi. Je me suis dit profite à fond de ces cent derniers kilomètres et savoure ta chance de chanter à l’air libre et de penser à tue-tête.

Suspends les heures encore une fois.

Au début, ça a été, j’avais la fleur au bout de mon fusil et du temps devant moi.

Et puis les choses se sont compliquées. D’abord parce qu’à midi, je n’ai pas trouvé de sandwich alors j’ai fait avec ce qu’il me restait. Deux Babybel et une boîte de maquereaux. Ce n’était pas vraiment un repas de fête mais plutôt un repas de pacotille avalé sur une herbe en brindille.  Sur le moment, ça n’avait pas trop d’importance, j’étais assise au pied des remparts de Saint-Macaire et j’ai troqué l’infortune contre un joli souvenir.

Ensuite, il y eu cette passerelle fermée, au niveau de Saint-Pierre d’Aurillac, m’obligeant à faire un détour par une route très empruntée.

Un décroché de parcours comme ça arrive parfois.

Et puis, j’ai récupéré le canal à Castets-en-Dorthe et je me suis engagée sur une longue ligne droite qui me chuchotait que ça y est, c’était le début de la fin.

La canal, c’est un quitte contre un double. C’est à la fois des kilomètres d’un décor de cinéma mais, aussi, des kilomètres de route cabossée qui met en branle tes certitudes. C’est des petits pas de danseuse à chaque pont traversé et des racines sous bitume que tu ne peux pas toujours éviter. C’est des heures qui défilent sans que tu ne puisses rien contrôler.

J’ai cru que ce serait vite avalé, vite plié, vite rangé mais c’était sans compter les difficultés que peuvent parfois cacher un chemin tout tracé. J’ai eu les fesses brûlées par le frottement de mon cuissard, les yeux rougis et le nez chatouillé par une pluie de pollen qui venait des platanes.

Assez vite, le joli est devenu monotonie et j’ai rangé la fleur du bout de mon fusil. D’un coup, je n’avais plus le cœur à la philosophie.

J’ai voulu avancer fort, talonnée par l’envie de retrouver le rire de Delphine autour d’un verre de vin. Le problème, c’est que mon corps ne voulait plus rien entendre, il disait Sandra, ça suffit tes conneries. 

J’ai maudit ce canal qui n’en finissait pas, Buzet n’arrivait pas, mes jambes ne suivaient plus et il m’a fallu trouver ailleurs l’énergie de terminer.

La force de ne pas craquer.

Alors j’ai fait des pauses un peu plus, j’ai mangé du chocolat et j’ai envoyé quelques messages à Nicolas.

Et puis au détour d’un chemin, j’ai levé les yeux au ciel et j’ai vu ce château aux murs gorgés de soleil me saluer du haut de sa colline. Il me disait que oui, j’étais enfin arrivée, et que les difficultés font partie du chemin.

Que l’on n’a rien sans rien.

Que tout est question de petits pas et de pied devant l’autre.

J’ai posé mes affaires dans la chambre que Will et Delphine m’ont préparée pendant des mois.

J’ai embrassé les enfants et je me suis installée dans la cuisine prête à ne pas dresser le bilan.

Parce que l’aventure n’est pas vraiment terminée, parce qu’il me reste trente-cinq kilomètres avant d’arriver à Agen et parce que je veux prendre mon temps.

Aujourd’hui je me repose, et je me laisse bercer par des accents qui chantent celui de mon grand-père.

Je reprendrai la route demain.

Je m’autorise le droit de lever les deux pieds, de passer du temps en famille, d’arrêter un peu la montre et de goûter une autre réalité.

J’autorise la fatigue à pointer le bout de son nez pour mieux prendre la mesure du chemin parcouru.

Je veux avoir les idées claires au moment d’être fière.

Je crois, tu vois, que je me dois bien ça.

.

[Scandibérique. Jour 12.]

Buzet-sur-Baïse - Agen

Je me suis gourée de chemin, les gars.

J’ai dit au revoir à Delphine, j’ai dit à demain parce que je sais que peu importe le demain, la quitter c’est l’assurance de toujours la retrouver. Je suis remontée sur ma selle après toute une journée sans vélo et j’ai pris le canal à l’envers. J’ai mis à peu près trente minutes à m’apercevoir que je n’allais pas dans la bonne direction et j’aime à croire que c’était un genre d’acte manqué.

Quand je me suis rendue compte qu’au lieu d’aller de l’avant, je rebroussais les platanes, j’ai redressé la barre et j’ai entamé le vrai retour.

Une fois sur la bonne voie, tout est allé très vite, il ne me restait plus que des miettes de voyage, des restes de gourmandise, comme le fond de chocolat que tu racles de ton doigt quand la recette est terminée.

J’ai quitté le tracé de la Scandibérique pour retrouver Agen. J’ai pensé merci pour tout, merci pour ce travail de fourmi, pour toutes ces routes balisées et tous ces panneaux qu’il a fallu accrocher.

C’est une chance que de pouvoir voyager le nez collé ailleurs que sur un GPS.

J’ai passé le pont-canal, je me suis assurée que la petite maison blanche de mon enfance était toujours debout et j’ai continué tout droit jusqu’à l’assiette qui m’attendait dans la cuisine de ma grand-mère.

Voilà les gars, ça y est, après mille kilomètres et des brouettes, j’ai enfin posé le pied dans le bon port.

Et je profite de mon retour en train pour repenser à ces douze derniers jours.

On est toujours un peu tenté de relire sa copie avant d’entamer une nouvelle page. On cherche entre les lignes, un enseignement qui nous aurait échappé.

On aime à croire que ce genre d’aventure en solitaire vous change un homme, encore plus quand c’est une femme.

Alors, je vais te dire la vérité.

Non, je ne me suis pas transformée.

Je suis toujours la même, avec mes craintes, mes doutes et mes zones d’inconfort.

Il n’y a pas eu de révélation ni de grande illumination.

Et puis de toute façon, ma voie, je l’ai déjà trouvée. 

Mais j’ai gagné en force, en assurance et conviction. Je me suis apprise dans les détails, les tous petits, les invisibles, ceux que la vie te camoufle sous un voile de quotidien.

J’ai fortifié les remparts, j’ai nettoyé les rideaux et j’ai changé l’eau des fleurs.

Et puis surtout, j’ai fait fortune.

De paysages, de bras ouverts, de mains tendues et de visages qui sourient.

Non, je ne me suis pas transformée.

Je me suis enrichie.

De bouts de vies, de bouts d’histoires et d’actes de bravoure.

Et puis tu vois, les gars, je voudrai dire merci.

À toi qui me suis depuis longtemps ou qui as pris le train en marche. Pour tes gentils commentaires et ton assiduité.

À mes parents aussi, beaucoup, pour leur soutien inébranlable, le soin qu’ils apportent à mon chien quand je m’absente et toutes ces craintes qu’ils gardent pour eux.

À ma sœur, pour ses messages du matin ou de l’après-midi, pour sa présence discrète et ses mots d’encouragement.

Et puis à mes amies, pour leurs blagues, leurs je t’aime et la douceur avec laquelle elles accompagnent mon retour.

On m’a dit que j’étais inspirante, que je donnais envie et je crois que c’est le plus joli truc que l’on m’ait jamais dit.

Et si mes mots en équilibre viennent réveiller en toi une soif d’évasion, une boulimie d’ailleurs ou un besoin d’air nouveau alors je sais pourquoi je passe tout ce temps à t’écrire.

Je n’ai pas croisé beaucoup de femmes voyageant sur un vélo, encore moins de femmes seules. 

Mais j’ai foi en l’avenir, je suis pour celles qui osent.

Clémence m’a dit qu’en l’espace d’un mois et demi, pourtant, elle avait accueilli trois voyageuses solitaires.

Je me plais à penser que si je ne les ai pas rencontrées, c’est que l’on allait toutes les trois dans la même direction.

Celle soufflée par notre audace et le goût de notre liberté.

[Le retour.]

J’ai déjeuné avec Barbara et Jojo.

J’ai été accueillie comme une princesse par Sofiane et Ahmed.

On a mangé des trucs trop bons dans leur mignon restaurant @cooknsaj

Barbara m’a offert un pochon à culottes avec un petit vélo à plusieurs places imprimé sur le dessus. Une pour elle, une pour Jordan et une pour moi.

Elle a dit mon héroïne et je lui ai répondu t’exagères.

J’ai roulé dans les rues de Paris et c’était encore mieux que de s’y balader à pieds parce que tu y vois beaucoup plus de merveilles.

J’ai voulu prendre un Transilien pour rentrer mais il était blindé de monde. On est restés bloqués un petit moment dans une de ses gares d’arrêt alors j’ai fini par sortir du train et je suis rentrée à vélo.

J’étais en robe avec des converses aux pieds et c’était pas banal.

Je suis arrivée chez moi, j’ai retiré les sacoches de mon vélo, les unes après les autres, je les ai laissées là, au milieu du salon et j’ai dit on verra plus tard.

J’ai ouvert ma boîte aux lettres et j’ai étiré mon sourire de mon oreille droite jusqu’à mon oreille gauche.

Julie m’avait envoyé du courrier.

Un joli dessin comme elle seule sait les faire, un dessin de bon retour avec un petit mot écrit derrière. Elle a dit c’est pour te faire sortir le moral de tes chaussettes parce que, on ne sait jamais, parce que, rentrer, c’est parfois difficile.

J’ai retrouvé mes parents, mon chien, le café du matin et la chaleur de mon lit.

Partir seule et rentrer à plusieurs.

Partir pour retrouver.

Partir pour apprécier

Partir et puis avoir envie de recommencer..

The End