La Vélodyssée racontée

[Vélodyssée. Jour J.]

Je plaisante, je prends ça à la légère, je les appelle mon « staff » mais en réalité, heureusement qu’ils ont été là.

Ils ne m’ont pas dit que j’étais folle quand je leur ai parlé de mon projet, ils ont gardé leur inquiétude muette et c’était mieux comme ça.

Bien sûr, au début, ils ont un peu flippé, bien sûr, ils ont dû penser que je n’étais pas sérieuse, que c’était encore une de mes idées en l’air, pas plus loufoque, pas moins perchée que les autres.

Mais, finalement, quand ils se sont aperçus que ma soif d’aventures me chatouillait les émotions un peu plus chaque jour, que j’étais véritablement sérieuse et véritablement déterminée, mon projet est devenu le nôtre. Ils se sont occupés avec beaucoup de bienveillance et de tendresse de l’organisation matérielle et logistique de mon échappée.

Le matériel, la logistique ce n’est pas tellement mon truc et ils le savent tellement.

Ils me savent tellement.

Et, pendant que je m’éparpillais dans le brouhaha de ma vie, ils se sont tenus prêts à me faire la courte échelle, ils ont rendu possible, concret mon désir d’évasion.

Ils m’ont filé discretos le trousseau des portes de ma liberté, ils ont dégagé les clefs rouillées, usées, fêlées, ils ont mis de côté leurs peurs et m’ont aidée à faire barrage à celles des autres.

J’ai été enveloppée de leurs mots et de leurs regards, comme eux seuls savent le faire.

Je crois qu’ils sont fiers, et moi, j’ai juste envie de leur dire merci.

[Vélodyssée. Jour 1.]

Hendaye - Ondres

Est-ce que j’ai surestimé mes forces?

Assurément.

Est ce que je me suis perdue mille fois? Râlé encore plus?

Évidemment.

Est-ce que je me suis demandé pourquoi je n’étais pas juste en train de boire des coups d’été avec mes copines, robe légère et talons aux pieds?

Aussi.

Mais la vérité les gars, c’est que cette journée était archi cool.

Et quand mon père m’a souhaité bonne route, je suis partie le sourire aux lèvres et les larmes au bord des yeux.

Parce que oui, elle va être bonne cette route.

Des années que je rêve de ces vacances en solo et que je ne les ose pas.

Je n’attends rien.

A part ce qui viendra.

Premier jour de la vélodyssée départ Hendaye

[Vélodyssée. Jour 2.]

Ondres - Vieille-Saint-Girons

La nuit dernière, je n’ai pas hyper bien dormi.

Alors ce matin, le réveil a été douloureux et un peu compliqué. 

Dominique est passée devant ma tente et m’a demandé si j’avais envie d’un café, genre comme ça, simplement.

J’ai dit oui.

Évidemment que j’avais envie d’un café mais surtout j’avais envie d’offrir mon sourire et un peu de mon matin à ce geste tendre et profondément humain. On a discuté, au réveil, la gueule encore enfarinée sans même connaître nos prénoms. Je lui ai parlé de mon projet. Elle m’a raconté ses vacances. Je lui ai demandé si après ma douche elle serait d’accord pour me mettre de la crème solaire dans le dos. Elle a dit banco. Elle a dit avec plaisir. 

Et j’ai repris la route avec un café chaud dans mes souvenirs et de la crème bien étalée sur mes coups de soleil.

Et puis à peine une heure après mon départ, j’ai rencontré Lorraine et Amélie.

Je les avais déjà croisées hier mais aujourd’hui j’ai pris le temps de leur dire salut.

Un salut pour de vrai.

On a échangé des banalités sur le parcours et au bout de cinq minutes de tout et de rien, j’ai décidé de faire route avec elles. Elles ont eu l’air d’accord.

Dix ans nous séparent mais la vérité c’est que sur le vélo, les distances ne veulent plus rien dire. On a trouvé un chouette camping, on a mangé la pizza que l’on avait rêvée dans l’après-midi, quand nos jambes commençaient à se faire lourdes et ce soir, grâce à elles, j’ai retrouvé mes vingt ans. 

C’était joyeux, c’était léger. 

On a ri, beaucoup, on s’est taquinées comme des copines de longue date et on a décidé de se retrouver dans quelques jours pour faire un bout de chemin ensemble et visiter l’île d’Oléron.

Je sais ce que je suis venue chercher en fait, les gars.

Je suis venue trouver l’humain.

[Vélodyssée. Jour 3.]

Vieille-Saint-Girons - Parentis-en-Born

Ce matin, je m’y suis reprise à trois ou quatre fois pour replier ma tente.

C’est pas si simple les gars, de faire rentrer une si grande toile dans un si petit sac. Ça demande une sacrée organisation de tout remballer chaque matin et je n’ai pas encore le coup de main. 

J’ai quitté Lorraine et Amélie le cœur un peu serré mais avec un rendez-vous pris pour vendredi à Lacanau.

J’ai tracé tout droit, j’ai vu défiler des kilomètres de pins, ils m’ont tous saluée et se sont serrés les uns aux autres pour m’offrir une sacrée haie d’honneur. J’ai vu aussi les dégâts des derniers incendies, j’ai essayé de capturer cette désolation dans mon téléphone mais elle ne s’est pas laissée saisir alors j’ai consolé ma peine en tombant amoureuse de cette jolie bruyère que l’on trouve tout le long du chemin.

Je suis arrivée à Mimizan pour déjeuner, le soleil commençait à chauffer, je me suis rêvé une assiette de frites et un plouf dans l’océan.

Et puis mon téléphone a vibré.

C’était les filles.

Elles venaient d’arriver à Mimizan.

Elles m’ont retrouvée sur la plage où j’essayais vainement de rattraper mon bronzage de baroudeuse.

Amélie épuisée s’est rendue compte qu’elle avait été trop ambitieuse en se lançant dans l’aventure, elle a décidé d’arrêter sa course à Parentis.

Lorraine restera avec moi jusqu’à La Rochelle, c’est à son tour de se laisser surprendre par les événements, les rôles s’échangent. J’étais seule puis trois et j’ai finalement trouvé un binôme pour les prochaines étapes.

Ce soir on a passé une dernière soirée toutes ensemble et pour l’occasion on a eu le droit à une lumière magnifique sur le lac de Parentis.

On a bu des bières, mangé du jambon que Lorraine avait saupoudré de sable, avec toute la délicatesse qui la caractérise. On a partagé un melon.

J’ai pesté parce que je n’avais pas mon téléphone pour prendre en photo ce lac drapé de rose mais Lorraine m’a dit que je n’avais qu’à prendre une photo avec mes yeux.

Je crois qu’elle va me plaire, la gosse.

[Vélodyssée. Jour 4.]

Parentis-en-Born - Biganos

Amélie nous a quittées ce matin, on a essayé de ne pas trop s’attarder avec les au revoir. Elle était pressée, elle avait une dizaine de kilomètres à parcourir toute seule pour attraper son train. C’est toujours un peu pénible de voir partir un membre de l’équipage.

Alors, vite vite, on s’est dit merci pour tout, on s’est dit bonne route et surtout à très bientôt. On s’est promis de se tenir au courant et de s’envoyer des photos.

On a repris la route avec Lorraine, direction Biscarrosse.

Les petits bobos de la veille se sont rappelés à nous doucement, témoins de l’épreuve pas si banale que l’on était en train d’imposer à notre corps.

Ça ne nous a clairement pas empêchées de tracer notre route, laissant derrière nous des kilomètres de « waouh t’as vu comme c’est beau? ».

Je suis presque sûre que les cigales étaient là pour nous applaudir.

Je crois qu’on a trouvé notre rythme de croisière avec la gosse. Elle rigole à mes blagues pas toujours drôles ou alors elle fait mine de ne pas les entendre.

Elle me plaît, tu sais.

Quand elle est d’accord, elle dit « je suis chaud », elle a une voix grave, un peu rocailleuse, elle passe sa vie pieds nus, elle ne râle presque pas quand je mets trois heures à ranger mes affaires et elle a des fossettes sur les joues quand elle sourit.

Une sur chaque joue.

Elle va avoir 22 ans mais elle est d’une maturité déconcertante et d’un déterminisme sans pareil. Elle m’a dit « c’est la vie qui a fait que ». Elle m’a raconté, et je n’ai pas su retenir mes frissons ni les larmes qui sont venues avec.

Je n’étais pas prête.

Je n’attendais que ça.

Elle a été chaud pour monter la dune du Pilat, je crois surtout qu’elle a voulu me faire plaisir. Des heures que je la saoulais avec ça.

Et puis on a poussé le coup de pédale jusqu’au bassin d’Arcachon pensant y trouver un camping où planter notre tente. On avait tout préparé, les coquillettes, le pesto et les bières.

Seulement voilà, le seul camping de Biganos affichait complet. La dame de l’accueil n’a rien voulu savoir. Elle a dit c’est complet complet.

Il était presque dix-neuf heures, nos chances de trouver un autre camping se situaient à environ 15 km de là et on en avait sacrément plein le dérailleur.

Alors on a tenté.

On est allées sonner à la première maison avec un grand jardin que l’on a trouvé. 

On est arrivées comme ça, comme un cheveu sur la soupe dans la vie de ces gens qui n’avaient rien demandé. Moites d’efforts et de kilomètres avalés.

On ressemblait à rien avec nos vélos chargés comme des mulets mais on avait l’âge d’être leurs filles et ils n’ont pas mis plus de trois secondes avant de dire d’accord.

Ils nous ont ouvert leur jardin puis la porte de leur salle de bains et enfin ils nous ont accueillies à leur table. On a partagé l’apéro et puis comme on ne pouvait pas en rester là, ils nous ont cuisiné des pâtes à la bolo.

Elles avaient un goût de famille, le camembert et la glace en dessert aussi. 

On se serait cru à la maison, c’était vraiment tout pareil à part que deux heures avant on était tous des inconnus.

Je crois que ce camping complet était la chance de notre journée, un petit grain de sable posé sur notre dune de souvenirs.

[Vélodyssée. Jour 5.]

Biganos - Lacanau

La première chose que j’ai vue en sortant de ma tente ce matin, c’est Claudine qui revenait de la boulangerie avec des chocolatines.

Voilà, c’est le réveil qu’ils nous ont réservé, elle et Richard, un vrai café et des pains au chocolat encore tièdes. On a partagé ce dernier moment avec eux, avec toute la charge d’intimité qui caractérise le réveil, on a fait une photo souvenir, avec nos têtes mal réveillées, éclairées par la vérité de nos sourires.

Richard nous a appelées « les branleuses » et je crois que ça voulait dire qu’il était admiratif. L’histoire de notre aventure a fait ressurgir en lui le souvenir de celles de ses seize ans, lorsqu’il partait conquérir le monde à bord de sa motocyclette. 

C’était joli à voir cet éclat de nostalgie dans ses yeux.

On s’est quittés après avoir échangé nos numéros et dans un dernier réflexe de parents, ils nous ont demandé de les prévenir quand on sera bien arrivées à destination.

On a enfourché nos vélos sous un ciel un peu gris, sous un ciel un peu mouillé et on a ri de notre linge condamné à ne jamais sécher.

Il y a une espèce d’évidence entre Lorraine et moi, elle se marrera sûrement en lisant ces lignes mais je ne sais pas, entre nous, c’est fluide, facile, naturel.

Et tellement agréable.

Tu vois j’étais partie seule et c’était vraiment important pour moi, cette solitude. Pour pouvoir être ouverte aux autres. Mais aujourd’hui qu’elle est là, je sais d’avance que la quitter ne va pas être simple.

On a encore traversé des kilomètres de forêt, des pins en ribambelle et une route qui monte et qui descend rendant notre traversée encore plus éprouvante, encore plus belle.

On s’est arrêtées sur la plage, on a fait cuire nos coquillettes achetées la veille, on les a accompagnées de sauce pesto et je crois que c’était les meilleures coquillettes du monde parce qu’elles avaient un goût d’inattendu, d’improbable, de partage et de simplicité.

Arrivées à Lacanau, on s’est émerveillées des couleurs que l’océan et le ciel avaient décidé de nous offrir en mélangeant toutes les nuances de gris et de bleu qu’ils avaient dans leurs tiroirs.

Ce soir, c’est Florence qui nous a ouvert les portes de son intimité. On se connaît depuis longtemps maintenant mais j’ai rencontré sa famille pour la première fois aujourd’hui et, encore une fois, j’ai été surprise de voir à quel point les gens sont capables de générosité et de bienveillance. Elle nous a accueillies un peu comme les héros du jour, elle nous a posé mille questions et a écouté nos histoires avec curiosité et admiration. Elle a dit vous êtes mes héroïnes. 

En vrai, on ne se sent pas plus héros que quelqu’un d’autre.

Parce que rien n’est effort, rien n’est souffrance.

Tout n’est que joie, tout n’est que vie.

 

Je ne me suis jamais sentie aussi vivante qu’aujourd’hui.

[Vélodyssée. Jour 6.]

Lacanau - Soulac

Ce matin, grâce à Flo, on a goûté au luxe de ne pas avoir à replier notre tente, parce que, même si on s’habitue à cette routine, je crois que les moments les plus contraignants dans l’itinérance sont l’installation et le rangement du camp. Promis, j’ai essayé de faire vite mais j’ai encore fait attendre Lorraine.

Cette fille est d’une telle efficacité qu’avec ma tendance à l’éparpille, je n’arrive jamais à être prête en même temps qu’elle.

On a repris la route après un petit dej au goût d’abricot, on a laissé Florence et sa famille reprendre le cours de leurs vacances sous les pins, Flo m’a glissé a l’oreille que j’avais vraiment trouvé une chouette fille comme compagnonne de voyage et j’ai dit ça c’est certain.

Aux premiers coups de pédale, j’ai pensé que j’étais ravie de remonter sur ma selle et qu’assurément, ce ne sera pas le dernier voyage en vélo que je ferai.

Cette idée m’a obsédée toute la journée, elle est revenue à plusieurs reprises chatouiller mes pensées alors qu’on avançait vers Soulac.

On a hyper bien roulé avec la gosse, elle me surprend de jour en jour, souvent, c’est elle qui mène la danse et j’aime bien regarder avec quelle détermination elle appuie sur ses pédales quand la pente devient plus raide. Elle ne lâche rien, jamais. Mais elle a aussi appris à se glisser dans ma roue, d’abord timidement et puis de plus en plus, pour s’abriter du vent et épargner ses forces.

On s’est accordé une pause burger à Montalivet et puis on s’est endormies sur la plage, un peu fatiguées de ces six jours passés les yeux écarquillés et les narines au vent.

On a eu très envie de sonner à toutes les portes pour partager de nouveaux moments jolis mais on avait très envie aussi d’un coucher de soleil sur la plage. Ça faisait quelques jours qu’on en parlait alors on a acheté de quoi pique niquer, on a trouvé un camping avec un accès direct sur la plage et on s’est offert du majestueux. C’était un peu mal parti au début, on aurait dit que le vent, le sable, la pluie et le gris avaient décidé de nous gâcher le plaisir. On a fait mine de les ignorer, on leur a un peu tourné le dos, on a dit c’est pas grave y en aura d’autres. On a quand même continué à guetter un peu, du coin de l’œil. On a dit tout fort qu’on irait se coucher plus tôt, tant pis et quand ils ont été bien sûrs que plus personne ne les regardait, le vent, le sable, la pluie et le gris ont embrassé l’orange, le rose et le feu soleil pour nous offrir de la poésie.

Alors on s’est tues, on n’avait plus besoin de se dire combien c’était beau.

Dans notre silence, on était d’accord.

[Vélodyssée. Jour 7.]

Soulac - Oléron

7 jours.

7 jours que l’on est parties et que l’on roule en moyenne 70 kilomètres par jour.

7 jours de coups de pédale, de coups de soleil et de coups d’amour.

Cette aventure est complètement dingue.

C’était l’anniversaire de Lorraine aujourd’hui.

On s’est réveillées sous un ciel trempé de pluie, on a à peine eu le temps de replier nos tentes que ça s’est mis à tomber sec.

On a pris le petit dej sur un coin de machine à laver, dans les sanitaires. Franchement y a mieux pour un matin d’anniversaire. Mais en vrai ça nous a fait marrer. On s’est dit que si c’était toujours facile, ce n’était plus l’aventure et nous l’aventure on en a soif. Alors on a mis nos k-ways, on a dit inchallah que nos affaires ne soient pas trempées ce soir et on a quitté Soulac pour prendre le bac à Royan. Lorraine s’est émerveillée de l’organisation que ça demandait de faire traverser autant de voitures d’un seul coup et moi j’ai trouvé ça touchant cette nouvelle découverte qui venait s’ajouter à toutes les autres.

On a mis du temps à sortir de Royan, d’abord parce que j’ai voulu embrasser le bitume et aussi parce que j’ai dû régler un petit ennui mécanique qui n’en était pas vraiment un mais ensuite on a tracé en direction de la navette pour Oléron.

Sur la route, on a croisé tellement de paysages différents qu’on a cru vivre mille journées en une.

On est arrivées à notre camping, un peu fatiguées de tout ce vent de face contre lequel on avait dû lutter.

J’avais réservé une dégustation d’éclades de moules pour ce soir. Des jours que je lui mettais l’eau à la bouche avec ça. Et puis fallait quand même marquer le coup pour l’anniversaire de la gosse.

Après la douche on a donc repris nos vélos pour faire 7 kilomètres, on n’en pouvait plus de cette journée qui n’en finissait pas mais malgré tout on a pris plaisir à rouler avec un vélo complètement déchargé.

Lorraine a beaucoup aimé l’éclade, moi j’ai beaucoup aimé le serveur jusqu’à ce que l’on comprenne qu’il y avait une « elle » dans l’histoire. Lorraine s’est marrée en me disant qu’à cause de notre rencontre, j’allais peut-être passer à côté de l’homme de ma vie et moi je me suis dit que ça aurait été dommage de passer à côté d’elle à cause de l’homme de ma vie.

Pour rentrer, on a fait la course avec le soleil qui semblait vouloir s’éteindre, on a roulé très vite pour ne pas se faire avaler par cette lumière un peu bleutée, un peu rosée du jour qui déclinait.

Mon Poupou dans ma roue, on a embrassé notre liberté avec toute la force que confère la sensation d’être seules au monde.

[Vélodyssée. Jour 8.]

Soulac - Ile d'Oléron

 

Lorraine ne lit pas mes publications.

Elle a dit qu’elle se réservait mes textes pour son trajet en train, pour les heures de nostalgie qui précéderont le retour à l’habitude.

Elle a dit moi je veux la vivre cette aventure, pas la lire.

Aujourd’hui on est parties à la découverte de l’île d’Oléron. On a posé les sacoches le temps d’une journée et on a arpenté les pistes cyclables de l’île en quête de jolis paysages.

Et on n’a pas été déçues.

A Saint Pierre d’Oléron, en passant devant la boutique dans laquelle travaille Céline, j’ai trouvé le pull de mon aventure, on lui a raconté notre histoire et pourquoi ce pull tombait tellement à pic et elle a dit qu’elle suivrait nos étapes avec plaisir. 

Il y a eu ce moment où, avec son grand sourire d’enfant émerveillée, Lorraine m’a regardée et m’a dit « il y a des mouettes ». Elle me tue cette gosse, elle me tue.

Sur notre chemin, j’ai croisé deux mamies assises sur un banc. Elles étaient tellement mignonnes que j’ai fait demi-tour pour leur demander si je pouvais les prendre en photo. Elles ont dit d’accord mais on ne veut pas être sur les réseaux sociaux. J’ai promis. A contre coeur. Mais j’ai promis. J’aurais vraiment voulu que vous puissiez voir le sourire de ces deux sœurs et leurs robes bleues assorties mais cette photo restera dans ma boîte à souvenirs.

On s’est arrêtées de village en village, tantôt pour capturer les couleurs dans nos téléphones, tantôt pour se fabriquer un répertoire d’images jolies pour quand nos jours seront trop gris.

On a fini par s’installer sur une terrasse, au château d’Oléron, face aux cabanes de pêcheurs colorées, le soleil de fin de journée est venu chauffer encore un peu notre peau rougie, notre peau tannée d’avoir passée ces huit derniers jours à l’air libre. Ces huit derniers jours  à l’air fou. 

C’est devenu notre rituel, cette bière de fin de journée. Un rituel pendant lequel les souvenirs s’échangent et s’ancrent à l’intérieur, pendant lequel on n’a pas besoin de parler parce que nos sourires en disent assez.

Enfin, on a retrouvé Christine, notre voisine de tente de la nuit dernière.

Elle nous a proposé de boire un verre de l’amitié à la plage de Vertbois, on a accepté. Évidemment. 

Je crois que notre périple à vélo lui a fait envie, beaucoup, et j’espère qu’on l’aura assez convaincue pour qu’elle se lance un jour.

Elle nous a apporté de la brioche et nous a demandé si on avait besoin d’autre chose. On a dit que vraiment si elle pouvait nous dépanner de papier toilette et de shampoing, ce serait super.

Elle est repartie chez elle et est revenue nous apporter tout ça avant de nous dire au revoir. Genre comme ça, simplement.

En rentrant de la plage, on a pris quelques dernières photos, on a ri de l’alcool qui mélangeait nos mots et faisait chanceler nos pas et puis on a fait la course pour rentrer au camping.

D’un coup on a eu dix ans.

Dix ans en même temps.

[Vélodyssée. Jour 9.]

Oléron - Châtellaillon Plage

 

Ce soir, il n’y a pas eu de bière de rituel, ce soir on a fait au mieux avec les forces qu’il nous restait.

C’était une journée compliquée, différente des autres, une journée avec un rythme et une temporalité bien à elle.

D’abord parce que Lorraine a crevé deux fois. 

On s’est dit qu’il fallait bien que ça arrive et on s’est marrées.

On s’est assises sur le bord de la route et on a réparé, un peu elle, un peu moi, un peu nous deux.

Et puis, on a passé notre temps à essuyer des averses, à mettre et enlever nos k-ways, nos pulls. On a eu froid, puis chaud, puis encore froid. On a roulé face au vent, souvent, assez souvent pour qu’on ait l’impression de puiser dans nos ressources. On a mangé des pom’potes, beaucoup, et des barres de céréales.

Je n’en ai jamais mangé autant, je crois. J’adore entendre Lorraine dire que les pom’potes c’est vraiment délicieux chaque fois qu’elle en déglingue deux ou trois d’affilée.

En programmant notre parcours, on s’était dit qu’on s’arrêterait à Yves pour la nuit, juste avant Châtelaillon-Plage et qu’on tenterait de sonner chez l’habitant. Fortes de nos dernières rencontres, on avait très envie de vivre à nouveau cette expérience.

Sauf que cette fois, on a essuyé l’ignorance et les refus. A chaque fois. Ils étaient grands leurs jardins, pourtant. Mais pas assez pour y accueillir l’humain, pour y laisser entrer le partage et la découverte.

La vérité, c’est que ça ne marche pas à tous les coups, voilà tout.

A la place, on a dû continuer notre chemin jusqu’au premier camping de Châtelaillon. On a lâché un bras pour un emplacement parce que c’était un camping quatre étoiles, on est arrivées trop tard pour pouvoir faire des courses alors on a acheté une boîte de sauce bolo à la petite épicerie de l’accueil et on a fait bouillir de l’eau.

Et au milieu de notre épuisement, on a ri de toutes ces foirades et de ces kilomètres parcourus. 

Il n’y a pas eu de bière de rituel mais il y a eu du rire et des pâtes à la tomate et elles avaient un goût de réconfort.

Elle ne ressemblait pas aux autres journées, cette journée là, mais en regardant dans notre rétroviseur, on s’est dit qu’on avait eu la chance de voir des paysages magnifiques, que la météo aurait pu être pire et qu’on y allait peut être un peu fort en pom’potes.

Tout est facile avec Lorraine, on rit de tout, tout le temps, et notre rire désamorce tout.

Je crois qu’à nous deux, je suis plus forte, je vais plus vite, je vais plus loin.

Je crois qu’à nous deux, elle aussi est plus forte, elle aussi va plus loin, plus vite.

Ce matin, un monsieur m’a dit « il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas » et j’ai été saisie par cette vérité simple.

[Vélodyssée. Jour 10.]

Châtellaillon Plage - La Rochelle

 

On a mis nos robes pour l’occasion.

Aujourd’hui, c’était notre dernier jour ensemble. Il nous restait 15 kilomètres avant d’atteindre La Rochelle, la destination finale de Lorraine, alors on a mis nos robes.

Et j’ai pris des photos.

De nous avec nos robes.

On est arrivées à La Rochelle avec vue sur les deux tours, la ville nous a accueillies avec un décor de carte postale pour nous féliciter, je crois, et nous souhaiter la bienvenue, aussi.

On s’est dit qu’on avait une bière de rituel à rattraper alors on a posé nos vélos et on est allées remettre les compteurs à zéro. 

Aujourd’hui on a pris le temps.

Le temps de manger, le temps de flâner et de boire des cafés, le temps de bailler et de se rendre compte qu’on était quand même un peu fatiguées.

Et puis, quand on a eu fini d’épuiser nos pas perdus, on a repris nos vélos pour aller chez Stéphanie.

Stéphanie c’est notre hôte de ce soir. Stéphanie c’est la cousine de Sandy, une copine que je devais retrouver dans un bar de La Rochelle en fin de journée et qui a fait jouer son réseau pour nous. Elle a demandé à sa cousine si elle pouvait nous héberger et elle a dit oui.

Ce soir, grâce à elles, on dort dans un vrai lit.

Un vrai lit, les gars. Avec des draps. Et même des oreillers.

Stéphanie nous a cuisiné des seiches et un risotto aux salicornes.

Des seiches, les gars. Avec un risotto. Avec des salicornes.

Pendant le repas, elle nous a raconté comment la vie, à 33 ans, a décidé de la mettre à l’épreuve. Elle nous a raconté et moi j’ai pris conscience de ce que ça pouvait représenter pour elle, en termes d’efforts et de fatigue, d’accueillir deux étrangères chez elle. 

Et pourtant, elle a dit oui. Sans se poser de questions.

Et elle nous a cuisiné un risotto.

Et elle nous a offert son histoire.

Je vais avoir 35 ans, alors évidemment, quand j’entends des récits de vie bousculée, si tôt, si jeune, j’ai le ventre qui se contracte et cette aventure, que je suis en train de vivre, prend davantage de poids, davantage de sens. Je crois que ces rencontres, qui ont jalonné mon parcours jusqu’à maintenant, ne sont pas complètement le fruit du hasard. Je crois qu’elles se sont mises d’accord pour me rappeler l’incertitude de l’être et la force du présent.

On a retrouvé Sandy, son amoureux et ses enfants dans un bar super chouette. C’est un ancien bateau réaménagé et c’était le décor idéal pour cette fin de journée. On a bu des verres, on s’est raconté des histoires, on a étoffé des liens, encore un peu plus, on en a créé de nouveaux.

C’était simple et fluide et doux.

Demain matin, je vais accompagner la gosse à la gare avant de continuer ma remontée vers Nantes.

Demain matin ça ne va peut être pas être simple. Ni fluide.

Mais sans doute que ce sera un peu doux.

[Vélodyssée. Jour 11.]

La Rochelle - Ile de Ré

Voilà, Lorraine est partie.

On est allées ensemble à la gare de La Rochelle ce matin.

Elle a rangé son vélo dans sa housse et ça lui a pincé le cœur.

À moi aussi.

J’ai senti qu’il ne fallait pas trop que je traîne alors j’ai dit je mange un dernier pain au lait et je me casse.

On s’est dit, inchallah, qu’il y aurait d’autres bières à boire à Lyon ou à Fontainebleau. Elle m’a fait un vrai bisou sur la joue pour me dire au revoir et ça s’est serré dans ma gorge. J’ai essayé de ne pas trop montrer que ça allait bientôt déborder en dehors mais quand j’ ai jeté un dernier regard vers elle c’était trop tard et elle a tout compris. Alors, pour désamorcer elle m’a crié de faire attention aux panneaux et d’essayer de ne pas trop me perdre et ça a mélangé du rire à mes larmes de crocodile.

Ça m’a pris la matinée d’apaiser tout ce bordel. C’était un peu le foutoir à l’intérieur. Il y avait de la tristesse, évidemment, pas mal de nostalgie, et puis du vide. Mais ce qui a fait céder les vannes, ce sont les images de tous ces sourires qui me sont revenues en pleine poire, de tous ces rires qui explosent encore à mes oreilles.

Ça dégueule de joie et de lumière cette rencontre.

Et d’évidence aussi.

Et je pleure juste parce que je ne sais pas quoi faire d’autre de toutes ces émotions.

Il faut que j’évacue un peu les gars, voilà, c’est tout.

C’est fou parce que moi, à la base, j’étais partie seule. Je veux dire, c’était un vrai choix. Je m’étais dit que je ferai des rencontres, bien sûr, mais des rencontres éphémères, des mots échangés au détour d’un bloc de douches ou d’un panneau signalant la Vélodyssée.

Et maintenant que je passe des éclats de rire au silence je suis un peu paumée. C’est comme si c’était un nouveau départ, comme si je partais une deuxième fois.

En laissant Lorraine sur le parvis de la gare, je suis allée tout droit sur l’île de Ré. Je pensais calmer tempête une fois le pont franchi mais on dirait que cette année, ses pouvoirs sur mon dedans bouleversé n’ont plus rien de magiques.

Bien sûr, l’île est magnifique et je me régale de retrouver les noms de ses villages et ses pistes cyclables que je commence un peu à connaître.

Mais la vérité les gars, c’est que partout où je pose mes yeux, je ne trouve pas de simplicité, aucune authenticité.

Je m’y sens seule, invisible et très éloignée de ce monde en représentation.

Et ce n’est pas parce que la gosse est partie que je dis ça.

Peut-être bien que mon regard est en train de changer.

J’ai fait des courses en arrivant. J’ai racheté des pom’potes parce qu’en effet c’est délicieux et je n’en avais plus.

J’ai pris les premières qui me sont tombées sous la main, j’avais les yeux et les émotions encore embués, encore embrumées. Devine celles que j’ai prises? 

Tu me crois si je te dis qu’il n’y a pas de hasard?

[Vélodyssée. Jour 12.]

Ile de Ré

 

 

J’ai séché mes larmes les gars.

Il fallait bien.

Aujourd’hui, je n’ai pas de rencontres incroyables à te raconter, il ne m’est rien arrivé d’extraordinaire à part que j’ai perdu ma polaire Quechua et j’en connais une que ça va faire bien rigoler.

Je me suis baladée sur l’île, j’ai rendu visite à tous les paysages qui avaient pansé mes plaies il y a trois ans.

J’aime bien venir leur dire merci, leur dire qu’ils ne s’inquiètent pas, que ça va beaucoup mieux.

Mais alors que de saut de puce en saut de puce, je les visitais un par un, j’ai réfléchis.

Pendant longtemps, j’ai cru que ce qui m’avait réparée à l’époque, c’était les herbes folles des marais salants et les roses trémières aux portes des maisons, les murs blancs, les volets verts, les volets bleus et les mâts des bateaux.

Sauf qu’aujourd’hui, j’ai compris que je faisais fausse route.

Pendant longtemps, je me suis crue très amoureuse de cette île.

Bien sûr, comme beaucoup d’autres, j’ai été foudroyée par la beauté de ces villages aux couleurs d’aquarelle mais la vérité, c’est que l’apaisement que j’ai ressenti cet été là, c’est le vélo qui me l’a procuré.

J’ai compris aujourd’hui que j’avais redécouvert le vélo la première fois que j’ai mis les pieds sur l’île de Ré. C’est con hein. Parce que le vélo j’en fais depuis une quinzaine d’années, du vélo de route, un truc où il faut faire beaucoup de kilomètres et aller vite pour être satisfait.

À Ré, j’ai appris le vélo sauvage, le vélo plaisir, le vélo vitesse et lenteur à la fois, le vélo qui grince et le vélo liberté.

Et pendant que je réfléchissais à tout ça, j’ai observé.

J’ai regardé d’un peu plus près, d’un peu plus mieux, les gens croisés en sens inverse.

Et j’ai vu autant de manières différentes de pratiquer le vélo que de fesses posées dessus.

Il y a ceux qui n’ont pas le temps, qui ne sont pas là pour rigoler et qui avalent les kilomètres comme s’ils couraient contre leur montre, il y a les familles et les parents, les grands parents qui crient aux petits enfants de bien rester à droite, il y a les malhabiles qui ont le guidon un peu flageolant et le coup de pédale chancelant de ne pas avoir été assez pratiqué, il y a ceux qui s’arrêtent en plein milieu de la route et ceux qui ne savent pas où ils vont. Il y a les amoureux qui veulent rouler serrés l’un contre l’autre, tant pis si leur amour prend toute la piste et les copains à la ribambelle, à la fois ensemble et coincés en rang d’oignons. Il y a ceux que j’oublie.

Il y a les vélos qui couinent, les vélos rouillés, les vélos qui vont vite et les vélos électriques.

Mais surtout, il y a le sourire de ceux qui sont assis dessus.

Ça ne rate jamais.

Il est parfois un peu crispé quand le vent se fait trop de face ou la pente un peu trop joueuse, il peut être rêveur, ailleurs ou bien adressé à un autre vélo voyageur mais il est là, c’est indéniable.

Il est là et il éclaire le visage de ceux qui découvrent, redécouvrent ou apprivoisent le bonheur d’être libre, le bonheur d’être l’air.

[Vélodyssée. Jour 13.]

La Rochelle

 

Je vous ai fait faux bon hier les gars, mais j’avais une bonne raison.

Je vous raconte. 

Hier je n’ai pas roulé. J’avais prévu pourtant hein. Mon itinéraire était tout tracé. Je devais filer tout droit jusqu’à la Tranche sur mer. 

J’attendais cette étape avec envie, avec plaisir, il me tardait de reprendre la route. 

Sauf que la veille au soir, j’ai reçu un message de Fabien. 

Voilà, il avait lu quelques-uns de mes récits et il me proposait, si j’étais toujours à La Rochelle, de boire un verre ensemble. 

Moi j’avais décidé de quitter l’île de Ré assez tôt alors j’ai dit d’accord mais juste pour un café, j’avais de la route à faire et une polaire Quechua à remplacer.

Il a dit pas de soucis. 

J’ai mis un temps fou à ranger mes affaires, je veux dire, encore plus que d’habitude. Il avait plu dans la nuit, tout était trempé. Et puis moi le matin, j’émerge mal, j’émerge lent. Je suis arrivée à La Rochelle bien après l’heure que je m’étais fixée. Fabien m’avait donné rendez-vous au marché, il a dit tu verras c’est vraiment sympa. 

J’avoue, je l’ai un peu maudit quand j’ai dû traverser toute la ville pour le rejoindre. Encore plus quand il a fallu mettre pied à terre pour circuler au milieu du marché. 

Et puis je les ai vus, lui et Jérôme, tout sourire, et j’ai arrêté de maudire.

Je me suis assise avec eux, j’ai commandé un allongé, une chocolatine m’attendait.

J’ai fait rouler mon rire dans ma gorge parce qu’ils ont eu ce genre d’humour qui fait qu’il n’y a pas de glace à briser.  

Dans ma tête j’avais dit une heure et après tu files.

Une heure et ils m’ont demandé si je voulais manger du fromage de chèvre.

J’étais foutue. 

J’ai dit oui, le chèvre c’est la vie. 

Encore plus avec du pain frais. Encore mieux avec un verre de vin blanc. 

Dans ma tête j’ai dit, bon encore une heure et tu files vraiment.

Encore une heure et ils m’ont dit tu veux des huîtres?

J’étais foutue foutue. 

J’ai dit oui, les huîtres oui, ça va bien avec le vin blanc. 

Quatre heures plus tard et des copains en plus ils m’ont dit tu viens avec nous au resto non? 

J’ai hésité. Un peu. J’avais une étape toute tracée dans ma tête, j’avais prévu.

Et puis je me suis dit que le vélo pouvait attendre. L’’imprévu, non.

Ce genre de rencontres non plus. 

J’ai dit oui pour le resto. 

J’ai dit oui pour passer l’aprem avec eux.

J’ai dit oui pour rester dormir sur le canapé. 

On a mangé du fromage de chèvre pour le goûter. On en a mangé encore à l’apéro. Et puis un peu en dessert. On a bu un peu au début, un peu plus qu’un peu à la fin. On a fait des jeux pour s’apprendre et pour s’apprivoiser. Les gars ont joué de la guitare et on a chanté pour les accompagner. 

On a chanté Nougaro, on a chanté Brassens. Et je me suis sentie bien. 

Hier, j’ai choisi d’être avec les copains d’abord. 

Fabien, Jérôme, Ségolène, Geoffrey, Sandrine, Julien, j’ai cru vous connaître depuis toujours. 

On dirait bien qu’à la manière du Petit Poucet, je sème des graines sur mon chemin, des points d’ancrage, des points de repère. 

Des points pas à la ligne.

Fabien, Jérôme, Ségolène, Geoffrey, Sandrine, Julien, je vous connais pour environ toujours.

[Vélodyssée. Jour 14.]

La Rochelle - Jard sur mer

J’ai quitté les garçons. On s’est pris dans les bras et on s’est dit à bientôt. 

J’ai remercié Fabien pour cette journée improbable, j’ai dit si tu viens à Fontainebleau, t’as intérêt à me prévenir. Ils m’ont prise en photo quand je suis montée sur mon vélo et j’ai eu la sensation d’être un peu leur protégée.

J’ai repris la route, le cœur en solitude mais rempli d’étincelles pour mes futurs feux de joie.

J’ai roulé jusqu’à Marans, et puis une fois que j’ai eu dépassé cette ville, j’ai croisé la route de Jean Claude.

Une première fois.

J’étais en train de prendre une photo, il est passé devant moi, on s’est dit bonjour. 

Poliment. Comme deux cyclistes bien élevés.

Et puis, un peu plus loin, je l’ai à nouveau croisé. Il enfilait son k-way parce que la pluie se remettait à tomber.

On a échangé deux mots sur la météo puis trois ou quatre sur le voyage à vélo et un peu plus pour se raconter d’où on venait.

J’ai continué à rouler à côté de lui, on a bavardé de tout et de rien mais surtout de vélo.

Il m’a dit qu’une de ses filles allait être instit, j’ai dit ah bah ça tombe bien moi aussi je suis instit!

Alors, on a bavardé de tout et de rien mais surtout d’école et j’ai continué à rouler à côté de lui.

Et puis, à force de rouler côte à côte, on a fini par passer la journée ensemble.

Il est passé vite ce vent de face en sa compagnie.

Les grandes lignes droites aussi.

On a ri du paysage pas formidable et du temps qu’il nous a fallu pour trouver de quoi déjeuner. Une fois quatorze heures passées, les restaurants ne servaient plus et étaient désolés. Enfin, pas autant que nous. 

On s’est finalement rabattus sur une bicoque en bois qui proposait des hot-dogs, des bagels et des frites. On a commandé deux grandes pintes et j’ai eu une pensée pour Lorraine. 

Je me suis dit que je n’allais jamais pouvoir pédaler encore toute l’aprem avec ça.

Jean-Claude n’a pas voulu que je paye, il a dit c’est pour moi, ça me fait plaisir et moi, j’étais un peu gênée.

Après manger, il m’a demandé s’il pouvait continuer la route avec moi, il a dit c’est comme tu veux, je ne veux pas m’imposer. 

J’avais plutôt l’impression que c’était moi qui m’imposais dans sa solitude. Il avait eu envie, besoin, de partir seul et moi je lui déversais mes histoires dans les oreilles depuis deux heures.

On a décidé d’aller voir la Tranche sur mer et même un peu plus loin si nos jambes le permettaient. Elles ont permis.

On a vraiment bien roulé.Parce qu’à deux on va plus vite et aussi un peu plus loin, tu te souviens?

On a dépassé la Tranche, on a trouvé un petit camping avec le code wifi et deux étoiles, on a ri car le patron du camping avait vraiment l’air d’y tenir à son code wifi. On a installé nos tentes puis on est allés en bord de mer manger des moules frites pas si moules que ça. 

En rentrant on avait froid alors on a fait la course. Jean Claude a sprinté droit devant mais je crois qu’il m’a laissée gagner. Enfin non, en vrai j’y étais presque.

C’était une très chouette journée.

Il m’a parlé d’un tas de parcours vélo que je pourrais faire par la suite, il m’a prise en photo plein de fois, il a dit c’est pour ton blog.

Et puis, il a dit, tu sais tu devrais peut être prendre une année sabbatique et faire un grand voyage à vélo et lorsqu’il a prononcé ces mots, c’est comme si une lumière dorée s’était allumée au fond de mon sourire. 

Je crois qu’il a déposé une petite graine quelque part dans mon envie.

Il a l’âge d’être mon père, j’ai l’âge d’être sa fille, à peu près, mais on a déconné comme deux bons copains.

C’était une journée simple, une journée faite d’efforts partagés et d’une synergie naturelle.

On aurait pu échanger des banalités et continuer notre route l’un derrière l’autre. 

On a préféré la faire côte à côte.

Sans le savoir, en ne me laissant pas filer, lui aussi est venu apporter sa petite pièce à ma fontaine porte bonheur.

Tu sais, celle où il faut faire un vœu.

[Vélodyssée. Jour 15.]

Jard sur mer - Saint Jean de Monts

15 jours que je roule, les gars.

15 jours.

Deux semaines.

Il ne me reste plus qu’une petite excursion de quelques jours à Noirmoutier puis deux ou trois étapes pour arriver à Nantes.

Toi aussi, tu as trouvé que c’est passé vite?

On s’est levés tôt ce matin avec Jean Claude. On a rangé nos affaires, replié nos tentes, attaché nos sacoches à nos porte-bagages et on s’est assis par terre pour partager une banane, des pom’potes et du babybel. On s’est dit que l’on boirait notre café plus tard, sur la route.

On était bien partis et puis un panneau manqué, une signalisation un peu bancale et un gps capricieux et nous voilà sortis de l’itinéraire. On a été obligés de faire un petit détour et de décaler un peu l’heure de notre café.

La vérité les gars, c’est que l’on est aussi nuls l’un que l’autre pour repérer notre chemin. On se perd régulièrement, on tâtonne, on dit je pense que c’est à gauche quand c’est à droite et je suis sûr que c’est à droite quand c’est à gauche. Mais on le prend avec philosophie et aussi beaucoup de légèreté et aussi beaucoup de rire.

On a quand même fini par retrouver notre chemin et le boire, notre café.

Puis on a tracé, on a traversé l’immensité et la foule des Sables d’Olonne. Je ne sais pas si j’ai trouvé ça beau, il aurait sans doute fallu que l’on mette pied à terre et que l’on aille découvrir l’arrière du décor de cinéma mais tu sais comment c’est, une fois les fesses posées sur la selle.

On est passés devant une supérette et on a hésité à faire des courses pour le pique nique. On s’est dit qu’on verrait plus tard, qu’il était encore un peu tôt.

On a merdé voilà, c’est tout.

Parce qu’on avait déjà bien faim et que le plus tard, il n’était pas pour tout de suite. Il était pour bien après. On a un peu trop poussé et la fringale a commencé à pointer au creux de nos estomacs.

Plusieurs kilomètres après, on a trouvé un grand Super U et on s’est rêvé une pause dej sur la plage. Sauf qu’à peine sortis du magasin, la pluie s’est mise à tomber. D’abord un peu, genre timidement, et puis de plus en plus fort.

Elle est venue perturber nos plans et retarder notre repas, encore un peu plus. J’ai dit à Jean Claude, fais pas attention, c’est juste une mise à l’épreuve. On n’a pas trop su où s’installer avec toute cette eau qui venait laver notre humeur.

On a finalement trouvé deux bancs avec une jolie vue. La pluie était toujours là.

On s’est dit qu’est ce qu’on fait, on attend un peu que ça passe ou on continue.

On a attendu. Pas longtemps. C’est passé. Assez vite. 

Et après la pluie, il y a eu le soleil.

Après chaque pluie, il y a toujours le soleil. Mais souvent on oublie.

Jean Claude a coupé le melon que l’on avait acheté et il m’a préparé mes sandwichs. Ils avaient le goût du soleil après la pluie. On a demandé à un monsieur de nous prendre en photo pour se souvenir toujours de ce repas et de la vue formidable que l’on avait.

Sa femme a dit je le laisse faire, il fait de plus jolies photos que moi.

On a ri en voyant la photo.

On a continué notre route jusqu’à Saint Gilles Croix de Vie et même après.

On est arrivés au camping juste avant la fermeture de l’accueil, couverts de poussière et un peu groggy des kilomètres parcourus. En rigolant on a demandé à la fille s’il y avait un code wifi dans le camping. Elle n’a pas compris pourquoi on riait, évidemment. 

On a déplié nos tentes encore une fois et puis on est allés dîner à Saint Jean de Monts. Arrivés en bord de plage, le soleil,  entièrement habillé de rose et d’orange nous a souhaité la bonne arrivée.

Je crois qu’il était surtout venu honorer notre rencontre. Il fait ça, souvent.

Au resto, Jean Claude a su direct que j’allais prendre la pizza au chorizo, il a dit t’as vu je commence à connaître tes goûts.

Deux jours les gars, deux jours, et il sait déjà pour le chorizo.

On a discuté de la vie, comme on fait toujours et il a dit ça, il a dit que de toutes les personnes qu’il avait rencontrées et qui avaient osé un jour ou l’autre faire un pas de côté dans leur vie, aucune n’avait regretté.

Et moi j’ai pensé merci les pas de côté.

On est rentrés au camping à fond la caisse parce qu’on avait froid, encore.

Il faisait nuit noire de noir alors Jean Claude a bricolé une lumière avec son téléphone .

J’ai dit je vois dans ta lumière et j’ai trouvé ça pas commun. Mais beau. 

Lui il s’est marré et il m’a dit que j’allais surtout manger son pneu arrière si je ne faisais pas attention.

J’ai vu dans sa lumière mais j’ai fait attention à son pneu arrière.

En rentrant au camping, on a encore trouvé le moyen de se perdre en allant se laver les dents, on s’est bidonnés de se dire qu’on ne pourrait jamais faire Pékin Express ensemble.

Même à pied on est mauvais les gars, même à pied. Mais ce rire d’avant sommeil, il vaut bien le coup de se perdre deux mille fois.

Tu vois, j’aurais pu avoir la trouille de voyager seule, je veux dire en tant que femme. J’aurais pu avoir la trouille de faire de mauvaises rencontres. J’aurais pu.

Les barrières finalement, c’est toi seul qui décides où les placer.

[Vélodyssée. Jour 16.]

Saint Jean de Monts - Noirmoutier

On est encore partis assez tôt ce matin. Faut dire qu’on avait été réveillés à l’aube par nos voisins de tente qui avaient laissé leur discrétion avec leur sobriété dans la soirée qu’ils venaient de quitter.

Je n’ai pas grogné mais au réveil, je n’avais pas les idées en face des mots.

Il nous restait à peine une quinzaine de kilomètres à parcourir ensemble avant de nous séparer. Alors on a fait durer le plaisir. On a ralenti la cadence par rapport à la veille et cette fois, on n’a pas mis deux heures avant de s’arrêter boire notre café. 

J’ai insisté pour aller chercher des viennoiseries à la boulangerie, quand il a vu la file d’attente, Jean Claude a dit laisse tomber. Mais moi j’y tenais vraiment à mon idée alors j’y suis allée quand même. Il avait raison, j’ai patienté une petite éternité avant d’être servie. 

On aurait pu se dire que c’était un moyen de prolonger nos moments sauf que j’ai été seule dans mon attente et lui, seul face à son café.

Peut-être qu’on aurait dû se passer de gourmandises.

Arrivés au pont de Noirmoutier, il a fallu que je me sépare de lui.

Je l’ai remercié pour ces deux journées passées ensemble, il m’a dit merci à son tour, pour cette aventure sportive et humaine, ou humaine et sportive, je ne sais plus.

Mais j’ai vu ses yeux briller.

Et cet éclat-là, je n’ai pas très envie de l’oublier.

Il m’a dit comment je vais faire pour retrouver ma route maintenant que tu n’es plus là et moi j’ai dit qui va me prendre en photo maintenant que toi tu n’es plus là.

Il m’a félicitée pour mon coup de pédale, moi je lui ai dit bravo pour son coup de fourchette et ça nous a fait rire.

Deux jours c’est suffisant pour se créer une intimité et des blagues d’entre nous.

Nos routes sont restées parallèles encore quelques mètres, je lui ai fait coucou du pont, je lui ai crié de faire bonne route et lui, il m’a crié un truc que je n’ai pas entendu.

C’est difficile à chaque fois de quitter mes vies croisées.

Mon problème tu vois, c’est que je m’attache vite, je suis une sentimentale.

Je le reverrai, c’est sûr, comme je reverrai Lorraine.

Je les reverrai tous.

C’est une promesse de moi à moi.

J’ai traversé le pont et je suis arrivée sur l’île sous une espèce de petit crachin.

Une pluie mouillée qui garde le corps en éveil mais pas les idées au sec.

Je ne sais pas si c’est cette nouvelle séparation, l’air marin ou la pluie mais j’ai eu les larmes aux coins de mes deux yeux de me sentir vivante.

Vivante de la tête aux pieds et des pieds à la tête.

Vivante dans les deux sens.

J’ai fait dérouler ces derniers jours complètement fous, ces visages et ces sourires et j’ai ri et pleuré en même temps. J’ai ri de pleurer de bonheur et j’ai pleuré de ce rire que l’on aurait pu appeler joie.

J’avais trouvé ma joie, les gars, je venais de mettre le doigt dessus et c’était bouleversant.

Mais tellement bon.

J’ai traversé toute l’île pour rejoindre ma sœur et sa famille.

Je sais ce que tu vas dire, je triche un peu, je vais me réfugier au chaud dès que le temps vire au capricieux. Disons que c’est un hasard mais un hasard qui fait bien les choses, je le reconnais.

J’étais contente d’être là.

Retourner dans un lieu dans lequel tu es déjà venue c’est comme retrouver un bon copain. Tu te remémores des histoires, tu te dis tu te souviens quand et par ces souvenirs exhumés tu renforces encore un peu plus les liens qui attachent.

J’ai pris une nouvelle bouffée d’amour et de tendresse en plongeant mon nez dans le cou de ma petite nièce.

C’est toujours un peu étrange de retrouver des êtres connus, des êtres proches, des êtres aimés au milieu de cette aventure dont le mot d’ordre est de faire voler en éclats mes repères.

Et en même temps, je sais que je vais repartir d’ici plus aguerrie que jamais.

Je me suis installée au camping de la Pointe et j’ai eu la sensation d’être arrivée au bout du bout du monde.

J’ai planté ma tente et j’ai pointé le nez vers le ciel, jaugeant ce que la météo avait à nous offrir. Ce n’était pas fameux, les gars, pas fameux du tout.

J’ai essayé de ne pas contrôler le temps des prochaines heures sur mon téléphone, j’ai pensé à Lorraine qui me disait d’être confiante et de laisser faire mais je n’ai pas réussi à me dire inchallah.

J’ai reçu un message de Jean Claude, il était arrivé à Pornic, complètement trempé. 

Il me faisait le compte rendu de sa journée de pluie et je me suis dit, c’est bon le lien est là, il est bien réel et n’appartient pas encore au passé.

Alors j’ai souri.

[Vélodyssée. Jour 17 et 18.]

Noirmoutiers

Première nuit sur l’île de Noirmoutier.

Plein vent. Pleine pluie.

Je n’ai pas beaucoup dormi.

Au matin, tout était trempé et il continuait à tomber une espèce de crachin, un truc un peu persistant, comme si le ciel n’avait pas fini d’être essoré.

J’avais prévu de rester trois nuits au camping de la Pointe mais quand ma sœur m’a proposé de m’accueillir dans leur loc de vacances, je n’ai pas mis longtemps à dire oui.

J’ai mis du temps, par contre, à sortir de ma tente, je n’avais pas très envie d’affronter la réalité de tout ce gris.

Il a bien fallu que je finisse par mettre le nez dehors. J’ai boudé la douche du camping, j’avais beaucoup trop froid. J’ai admiré pour de vrai tous mes voisins de tente qui avaient l’air d’être là pour un petit moment. Je suis descendue sur la plage, j’ai marché pieds nus dans le sable, jusqu’à l’eau, comme ça, au réveil, et j’ai essayé de faire la paix avec la météo.

Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il y avait des jours avec et des jours sans. 

J’ai trouvé ça vraiment difficile de tout replier sous la flotte ce matin-là, et je me suis dit que j’étais bien contente de ne pas avoir à repartir sur le vélo.

Enfin, sur le moment je me suis dit ça. Parce que, quelques heures plus tard, j’avais déjà la bougeotte et une furieuse envie de repartir. 

Je l’ai mise un peu en sourdine, histoire de profiter de ces quelques jours de repos, de ces quelques jours en famille.

J’ai essayé de me laisser vivre, j’ai fait tellement de bisous à ma nièce qu’elle risque d’avoir l’empreinte de mes lèvres sur ses joues jusqu’à ses dix-huit ans. J’ai fait une sieste, une sieste les gars, et pas une petite, sur un vrai canapé. Et puis, on s’est baladées, on a mangé une crêpe, on a léché les vitrines à la recherche de la marinière parfaite et du ciré idéal. On a mangé du jambon et du fromage à l’apéro et on a bu du vin local. 

On a pris le temps et c’était nécessaire. 

Quand je suis arrivée sur l’île j’étais vraiment épuisée. Ce ne sont pas tant les kilomètres à vélo qui m’ont fatiguée que les nuits dehors, les nuits en pointillé, les nuits qui ne réparent rien.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas toujours simple de ranger le confort au placard, il y a des jours un peu plus brouillons que d’autres mais c’est le prix de la liberté, je crois.

Mais c’est bon, j’ai fait le plein de sommeil confortable, de sommeil silencieux et chaud. Je vais pouvoir affronter les quatre jours qui me restent le cœur en bandoulière et les sens en alerte.

Dans l’après-midi, je suis allée laver mon vélo. Je n’avais pas de monnaie pour mettre en marche la machine alors j’ai vadrouillé un peu en me disant que je trouverais bien un café où m’installer et faire d’une pierre deux coups.

J’ai cherché un endroit un peu joli mais j’ai dû mal chercher car rien ne me disait franchement. J’ai rebroussé chemin et comme je n’allais pas faire toute l’île à la recherche de pièces de un, je me suis adressée à un couple sur la piste cyclable. Ils étaient trop mignons sur leur trottinette électrique. Ils ont dit d’accord, on peut faire ça, ça ne nous dérange pas. Ils n’ont pas que trouvé de la monnaie sur mon billet de dix, ils ont pris le temps d’écouter mon histoire, des sourires accrochés à leurs visages.

Je suis tombée sur un mordu de vélo qui m’a mise en garde sur le lavage trop agressif et m’a dit de bien graisser ma chaîne ensuite. Ses yeux se sont allumés lorsque j’ai dit que je voyageais seule à vélo depuis Hendaye.

Il m’a posé des questions, on a échangé sur cette manière de voyager que j’avais choisie et je les ai vivement encouragés à essayer, ne serait-ce que quelques jours.

L’envie était là et je n’ai pas eu grand chose à faire pour les convaincre.

J’espère que l’idée fera son chemin et qu’elle germera petit à petit.

Je leur ai dit qu’ils pouvaient lire mon histoire sur ma page facebook, Corine a dit j’irai voir et elle a tenu promesse.

Vous savez, les gars, les rencontres finalement, elles sont juste de l’autre côté de la porte. Le vélo, l’aventure, tout ça, c’est un prétexte. Tu peux rencontrer des tas de gens formidables juste en relevant les yeux et en ouvrant ton sourire.

Ce soir on est allées voir un concert dans une petite salle de L’Epine.

Il n’y avait pas beaucoup de monde dans cette salle, des familles surtout, quelques couples et un groupe de personnes handicapées.

On s’est assises par terre pour écouter toute cette musique et je n’ai pu m’empêcher de regarder les gens qui dansaient.

J’ai frissonné.

Il y a eu ces deux couples d’amoureux qui se sont offert un moment d’exclusivité pendant que leurs enfants couraient à travers la pièce, j’ai trouvé ça beau cet amour barrière.

Et puis ce garçon, sans doute porteur de trisomie, qui a laissé la musique envahir son corps et sa tête et qui ne s’arrêtait plus de danser. Même quand son groupe est parti, il marchait à reculons, en dansant, pour n’en perdre aucune miette.

J’ai frissonné vraiment beaucoup. 

Je me suis dit que la musique c’était vraiment un oubli de soi universel.

Une rencontre en dedans.

C’est important aussi, de se rencontrer soi même. 

[Vélodyssée. Jour 19.]

Noirmoutier - Pornichet

Hier soir j’ai été accueillie par Virginie à Pornichet.

Je suis arrivée plus tôt que prévu et j’ai trouvé ça chouette qu’elle s’adapte aussi facilement à mon itinéraire un peu brouillon.

On a beaucoup, beaucoup, beaucoup parlé.

On a parlé, beaucoup.

De la vie, un peu.

De nos vies, surtout.

C’est toujours un peu riche de réfléchir à deux. Avec elle, je me suis interrogée sur le sens de cette aventure que j’étais censée faire seule.

J’ai été très peu seule finalement sur l’ensemble de cette odyssée.

Alors se pose la question de la rencontre avec moi-même.

Où se situe-t-elle au milieu de toutes ces vies croisées?

Et puis à force d’en parler avec elle, je me suis dit que les personnes qui ont fait un bout de chemin avec moi, je les ai choisies. Et je crois qu’à travers les autres, tu apprends sur toi, aussi. Et sur qui tu as envie ou non de faire rentrer dans ta vie. Je n’ai pas cherché la rencontre à tout prix. Elles se sont présentées à moi et j’ai été libre de leur donner une place dans mon histoire. Grâce à elles j’ai connu la fluidité, l’évidence. J’ai su que ça existait, que c’était possible. Pour de vrai. Cette fluidité, cette évidence que tu attends. 

Et même avec des inconnus. Et encore plus avec des inconnus.

Je sais maintenant de quoi je veux m’envelopper. Dans quoi je veux me plonger.

Quels genres de rapports humains je veux investir.

Et puis je sais aussi que je peux aussi bien être seule qu’être deux, trois ou dix.

Virginie est revenue sur cette phrase que j’ai écrite plusieurs fois, à deux on va plus vite, on va plus loin. Elle a dit c’est vrai, à condition d’être avec les bonnes personnes. Celles qui résonnent avec toi à l’unisson. Elle a raison. Parce que finalement hier, j’ai fait route toute seule. Et je suis aussi allée vite. Et je suis aussi allée loin.

J’ai quitté Noirmoutier avec l’idée d’arriver à Pornic et j’ai finalement passé la soirée avec elle et sa famille à Pornichet.

J’ai douté d’y arriver quand, vent de face, je n’arrivais plus à avancer.

J’ai douté d’y arriver quand j’ai perdu la trace de la Vélodyssée puis retrouvée puis reperdue. Je me suis dit que je m’étais un peu emballée en lui annonçant mon arrivée pour l’apéro.

Et je suis arrivée, pile poil pour l’heure de l’apéro.

En quittant ma sœur, j’ai suivi les panneaux qui indiquaient la sortie de l’île, je pensais reprendre le pont et puis je suis passée voir le passage du Gois, bah oui, quand même.

Je n’avais pas spécialement vérifié les horaires des marées, je m’étais juste dit que j’allais jeter un œil, comme ça pour voir. J’ai vu que des voitures et des cyclistes s’engageaient sur la route alors je me suis dit que ce serait dommage de ne pas l’emprunter moi aussi.

Et j’ai bien fait, les gars.

D’abord parce que c’était vraiment joli, cette mer qui commençait à recouvrir la terre de flaques d’argent. Et puis tous ces pêcheurs à la gratouille et aux bottes jaunes rendaient le spectacle encore plus authentique. Il régnait comme une fébrilité dans l’air, une ambiance de vite vite dépêche toi de gratter le sable, vite vite dépêche toi de nous prendre en photo. En vérité, on avait largement le temps. Mais les histoires racontées, les histoires entendues de personnes prises au piège par la marée, rendaient le passage sur cette route encore plus excitant.

Une fois le Gois passé, j’ai retrouvé le marquage de la Vélodyssée et mes jambes ont fait le reste.  Le vent m’a accompagnée tout le long du chemin et je me suis demandé si je n’aurais pas préféré la pluie.

Je me suis dit ça, oui.

Parce que faire face au vent c’est compliqué. Il fatigue les nerfs et embrouille les idées. Mais j’ai tenu bon. J’ai pris le temps de m’arrêter manger avant de laisser la fringale s’installer. J’ai trouvé un mignon pré au milieu de rien et j’ai ouvert une boîte de thon.

Un petit festin au milieu du sauvage.

Je me suis trouvée privilégiée d’être seule au monde.

J’ai croisé très peu de monde et ça m’a convenu aussi.

Je me suis bien rencontrée pour le coup.

Je me suis encouragée. En mangeant des trucs sucrés et en me disant aller Sandra t’es capable.

J’ai fait une pause à Pornic. J’ai bu la moitié d’une pinte parce que seule, quand même, tu bois un peu moins. J’avais mes forces en faiblesse mais j’avais vraiment envie de tenir mon engagement auprès de Virginie. Je n’allais pas faire que ça de la balader dans mon à peu près alors j’ai repris la route et je me suis engagée sur le pont de Saint Nazaire. 

Jean Claude m’avait prévenue que la traversée était un peu limite mais je me suis dit que je pouvais le faire. En vrai, j’aurais dû l’écouter. Parce que la voie pour les cyclistes est très étroite et que la prise au vent est assez importante. J’ai eu peur de flancher, j’ai eu peur de l’écart, j’ai eu peur des camions. Je me suis sentie plus que rien du tout. J’ai serré les dents et les fesses jusqu’au moment de la descente.

Arrivée à Saint Nazaire, j’ai chanté à tue-tête Ne m’appelez plus jamais France, ne me demande pas pourquoi, c’est une histoire de famille. J’ai chanté, chanté mais je n’avais plus que le refrain en tête alors à force ça devenait un peu chiant. Mais j’ai continué à chanter jusqu’à ce qu’une grosse averse me fasse taire. Je n’ai eu de la pluie qu’à quinze kilomètres de mon arrivée et j’ai trouvé que c’était un bon deal. En même temps, j’avais fait la paix avec la météo alors elle a été plutôt clémente avec moi du coup.

Je suis arrivée chez Virginie, 90 km au compteur, un truc de cet ordre là, je ne sais pas vraiment et ça m’intéresse peu.

Une douche hyper chaude et une serviette sentant le propre m’attendaient.

Le luxe les gars, le luxe.

Elle m’a demandé si j’avais besoin de faire une machine et c’était la plus belle proposition qu’elle pouvait me faire. On a pris l’apéro dans le jardin. Son amoureux nous a cuisiné des légumes à la plancha. Et elle m’a préparé un dessert de rêve. Mais genre de rêve bleu, tu vois.

Et puis on a beaucoup, beaucoup, beaucoup parlé.

On a parlé, beaucoup.

De la vie, un peu.

De nos vies, surtout.

[Vélodyssée. Jour 20.]

Pornichet - Le Pouliguen - Batz-sur-mer - Le Croisic - Le Pouliguen

J’ai quitté Virginie et sa famille ce matin, ils étaient trop mignons à tous me regarder partir, j’ai pris une photo avec mes yeux. De leurs sourires.

Je me suis dit que j’allais prendre le temps de t’écrire à la terrasse d’un café. Mais une fois le café devant moi, les mots ont décidé de rester muets.

J’ai essayé d’insister, j’ai écris, effacé, écris à nouveau. Ça ne glissait pas, ça restait morne et sans lueur. Alors j’ai dit tant pis, ce n’est pas de la magie, si ça vient pas, ça vient pas. Et puis, c’est un peu comme la cuisine, des fois, c’est mieux quand ça marine, c’est plus tendre, plus délicieux.

Du coup j’ai bu mon café, je suis remontée sur mon vélo et j’ai pris la direction de La Baule. J’ai laissé de côté la Vélodyssée et je me suis presque sentie exploratrice de sortir des sentiers battus.

Aujourd’hui, j’ai roulé sans objectif, à part celui de faire connaissance avec ce début de côte bretonne.

Je me suis arrêtée déjeuner au Pouliguen, j’ai mangé un truc hyper bon et j’ai repris la racontade. J’ai tout recommencé depuis le début et cette fois, tout a été plus facile.

Je suis restée un paquet de temps, assise à la table de ce restaurant, à faire danser mes doigts sur le clavier pour te raconter le passage du Gois, Saint-Nazaire et la brioche perdue.

Les mots ont bien voulu se prendre au jeu de l’écriture, j’avais retrouvé leur chanson douce et j’ai été soulagée. 

J’ai pu repartir le cœur léger.

Sur ma route pour Le Croisic, j’ai été prise d’un coup de soleil, d’un coup d’amour pour le clocher de Batz-sur-Mer. 

Je n’ai pas pu y monter alors pour consoler ma déception, je suis entrée dans l’église. Le soleil avait décidé de ce moment pour faire danser sur le sol la transparence colorée des vitraux et je me suis sentie joliment accueillie. Je me suis assise dans cette église, je nous ai offert cinq minutes de mon temps pour qu’elle et moi, l’on se souvienne l’une de l’autre.

Quand je suis arrivée sur la côte sauvage, j’ai été prise d’un nouveau coup d’amour, d’un nouveau coup de soleil pour ce paysage fabuleux qui s’offrait devant moi. 

Cette fois, j’ai béni le vent de face de me freiner autant et de me permettre de me remplir tout mon soûl de cette vue incroyable sur l’océan. 

J’ai gardé les yeux tellement ouverts que j’en ai eu des crampes. J’ai tout absorbé les gars, j’en ai pas laissé une miette, pour personne. J’ai avalé ce paysage jusqu’à la dernière goutte. Il est là bien au chaud derrière mes paupières pour calmer mes nuits lorsqu’elles seront trop agitées. J’ai fait tout le tour de la presqu’île, je n’ai rien voulu rater.

Et puis est venu le moment de rebrousser chemin, j’avais fini d’errer comme une âme pas en peine et j’ai eu peur de ne pas trouver de camping. Alors j’ai lancé une bouteille à la mer que certains ont attrapée au vol.

Je ne vous ai pas dit les gars, mais parmi vous, j’ai quelques anges gardiens.

Je t’assure.

J’ai finalement décidé de planter ma tente au Pouliguen, comme pour boucler la boucle de cette journée de rêveries solitaires en terre bretonne.

J’ai pique-niqué devant ma tente et j’ai eu froid, j’ai retrouvé la vie du dehors après le confort des derniers jours.

Et ça m’a plu.

[Vélodyssée. Jour 21.]

Guérande - Piriac - Pontchâteau

Je me suis levée tôt ce matin les gars.

C’est que, tu vois, j’avais rendez-vous.

J’ai pris la route des marais, celle qui mène à Guérande. La lumière était incroyable et ses reflets dans les étendues d’eau encore plus. Il a fallu que je m’arrête, une fois, deux fois, cinq fois. C’était trop beau pour être dévalé.

J’allais être un peu en retard mais je savais qu’il comprendrait.

Et puis, au détour d’un virage, j’ai reconnu sa silhouette. 

Il était là à nouveau. Comme si hier n’avait pas existé.

J’ai retrouvé Jean Claude, les gars, le temps d’une journée, le temps de quelques heures.

On s’est accordé un bonus.

Quand il a su que je traînais du côté de Guérande, il m’a aussitôt proposé de me faire découvrir le coin et de déjeuner avec lui et sa famille. 

J’ai dit oui. Évidemment que j’ai dit oui.

Il m’a donné rendez-vous au milieu des marais salants, à l’heure où le jour se réveille et où sa lumière sublime tout.

C’est un cadeau qu’il m’a fait, c’est sûr.

J’ai pris des photos, il m’a prise en photo, il m’a prise en photo en train de prendre des photos, comme au temps où hier était encore aujourd’hui.

On est allés boire notre café à Guérande et je suis tombée amoureuse des murs de cette ville. On a pris deux grands cafés, comme au temps où aujourd’hui n’était pas encore hier. Il est allé nous chercher des viennoiseries à la boulangerie d’à côté et il n’a pas attendu une petite éternité avant d’être servi. 

Il a réparé l’histoire.

On est remontés sur nos vélos et de jolis points de vue en très jolis points de vue, on est arrivés jusqu’à sa maison de vacances. On ne s’est pas perdus cette fois et je crois que j’ai trouvé ça dommage.

Mais, on ne peut pas réécrire chaque chapitre à l’identique.

J’ai été accueillie par des sourires larges et francs, des sourires franchement larges, il avait parlé de notre rencontre à ses proches et on aurait dit que j’avais déjà une place parmi eux.

Il a fait chauffer les braises du barbecue pendant que je faisais connaissance et, devine, il avait prévu du chorizo. Et même un camembert. Il avait saisi au vol les détails les plus insignifiants de mon flot de paroles quotidien, il les avait mis en boîte comme s’il savait qu’un jour ça servirait.

Et moi j’aime bien que l’on mette mes détails en boîte.

Surtout les plus insignifiants.

Après l’apéro, on s’est passé le sel, la moutarde et le pain et j’ai été enveloppée dans cette famille comme si ça avait été la mienne. Plusieurs heures plus tard, une part de tarte aux fraises et une autre de kouign-amann au fond de l’estomac, il a fallu que je me résigne à partir.

Je n’en avais pas vraiment envie mais il valait mieux que je prenne un peu d’avance pour la journée de demain.

Ou plutôt que je ne prenne pas trop de retard.

Alors on a regardé une dernière fois la carte, on a tracé mon itinéraire avec nos doigts, j’ai dit ça va, quarante bornes ça va aller, il m’a dit, tu sais tu peux rester ce soir, ça m’a chatouillé le nez mais j’ai répété que ça irait.

On a fait une photo de groupe, pour garder la trace de ces rencontres en matriochka. 

Tout le monde a souri. Personne n’a fermé les yeux.

J’ai salué tout ce petit monde et j’ai dit merci beaucoup à Cathy, la femme de Jean Claude.

Il a enfourché son vélo pour m’accompagner quelques mètres et les quelques mètres passés, il a fallu se dire au revoir.

Une deuxième fois.

Ça n’a pas été plus simple que la première et ça m’a gratouillé le nez à nouveau même si on était conscients que c’était du rab, cette journée, et que c’était déjà bien.

On s’est quittés sur des promesses de nouveaux parcours à partager.

On dirait bien les gars, que l’histoire n’est pas terminée.

J’ai mis mon casque et je suis partie seule sur les départementales presque bretonnes. Le corps au frais, le coeur au chaud.

Mais ce soir, c’est la nostalgie qui me gagne. Parce que c’était trop bien, c’était trop vite, trop plein.

Parce que demain c’est ma dernière étape avant Nantes.

Et que Nantes, c’est la fin.

Et que Nantes, c’est déjà la fin.

[Vélodyssée. Jour 22.]

Ponchâteau - Sucé-sur-Erdre

Hier, c’était ma dernière journée à rouler pour de vrai.

Je veux dire, à rouler toute une journée.

A rouler pour aller d’un point A à un point B assez éloigné.

J’ai mis du temps à partir.

J’étais contrariée car les fortes pluies de la nuit avaient fendu un des arceaux de ma tente. Et ma tente, c’est pas vraiment la mienne, c’est un copain qui me l’a prêtée. J’ai appelé une amie, j’ai dit ça fait super chier pour le dernier jour, elle a dit, Sandra, de toute façon, tu ne peux rien y faire alors profite et on verra ça à ton retour. Elle a chassé la contrariété avec son accent qui guérit tout et j’ai pu commencer ma journée.

Comme au premier jour de cette aventure, mes voisins de camping, intrigués par ma solitude, m’ont gentiment offert un café. Un vrai café.

Je me suis dit que la boucle commençait à se boucler.

Jacky était un fou de vélo, il venait d’acheter le guide de la Vélofrancette alors il avait mille questions à me poser.

Ils ont déposé un petit bout de leur vie dans mes oreilles parce qu’ils en avaient besoin, ils en avaient envie.

Je suis allée prendre ma douche et en revenant à ma tente, il y avait un petit rayon de soleil qui pointait le bout de son nez au milieu du ciel imbibé alors j’ai eu bon espoir. Vingt minutes plus tard, le temps de ranger toutes mes affaires et de charger le vélo, il s’est mis à pleuvoir des cordes. Je me suis abritée quelques minutes supplémentaires dans les histoires de Jacky et d’Isabelle et puis quand l’averse s’est arrêtée, j’ai enfin pris la route. 

Il n’était pas loin de midi.

J’ai rejoins la Vélodyssée à Guenrouet mais pour ça, il a fallu que je traverse la Brière sur des départementales un peu fréquentées et plutôt bruyantes.

Je ne m’entendais plus penser. Et je crois que pour un matin de fin c’était tant mieux.

Une fois la piste retrouvée, Lorraine m’a appelée. Elle m’a dit, meuf, ça me fait trop plaisir de t’entendre. Elle voulait savoir si je n’étais pas trop triste que ce soit la fin et me dire de surtout profiter au maximum de cette journée.

Elle a trouvé le moyen d’être avec moi sur cette dernière étape, la gosse.

Elle était là, tu vois, avec moi.

Et ce geste, il dit juste que oui, un lien s’est tissé, créé entre nous.

Et qu’il ne tient qu’à nous de le préserver.

J’ai emprunté le canal de Nantes à Brest pour rejoindre Sucé sur Erdre.

Au début j’ai trouvé ça joli.

J’ai pris mon temps. Ou plutôt c’est le temps qui m’a enveloppée. J’ai essayé de l’arrêter mais je n’ai pas réussi. J’ai juste trouvé le moyen de le prolonger un peu.

J’ai fait des pauses, des pauses babybel sur un petit banc qui me semblait approprié, des pauses photos, des pauses flan de courgette aux abords d’une caravane qui en proposait des délicieux, des pauses m&m’s et des pauses de rien. J’ai pris le chemin des écoliers comme on dit, j’ai étiré le temps au maximum.

J’ai vu des promeneurs du lundi balader leur chien et des vieux amoureux se tenir par la main.

Ça sentait la vache et l’herbe mouillée. Et je me suis dit que cette dernière balade avait un goût de poésie.

Et puis, pendant que j’avais le dos tourné, le temps s’est mis à défiler, comme ça, sans prévenir. Sauf que, les kilomètres à parcourir étaient toujours là, eux.

Alors il a fallu que j’appuie fort sur les pédales pour arriver chez Emmanuel à une heure décente.

Et au bout de quarante kilomètres, longer le canal m’a paru un peu moins bucolique qu’au début. Ça n’en finissait pas de défiler, toute cette eau. Et de m’éclabousser, toute cette terre.

Je suis finalement arrivée un peu tard.

Sale et couverte de sable.

Mais tellement contente de rencontrer cette nouvelle famille.

Emmanuel, il m’a écrit dès le premier jour de mon parcours.

J’avais posté un message sur un des groupes facebook car je cherchais un hébergement à Bayonne. Il m’a dit qu’il habitait près de Nantes et qu’il pourrait m’héberger à la fin de mon odyssée. Il m’a expliqué brièvement qu’il revenait d’un voyage de cinq mois à vélo, à travers l’Europe, avec sa femme et ses enfants.

Alors, forcément moi j’ai dit d’accord. J’étais beaucoup trop curieuse d’entendre leur histoire.

Et plus j’avançais sur la Vélodyssée et plus leur expérience résonnait en moi et plus j’avais une demie tonne de questions à leur poser.

On a pris l’apéro sur leur terrasse à la vue magnifique. Ils ont dit l’apéro c’est juste obligé après une journée de vélo et j’étais très d’accord. 

Et là, on a commencé à parler et ça a duré jusque très tard.

Ils m’ont raconté et j’ai raconté aussi.

Ils m’ont raconté et j’ai rêvé devant leur audace, devant leurs sourires et les souvenirs qu’ils égrenaient devant moi.

Je me suis dit qu’ils avaient eu tellement raison d’écouter leur envie et de se mettre en mouvement. Ils ont dit, on n’en sort pas indemnes et j’ai bien voulu les croire.

J’ai pensé en entendant le millier d’anecdotes sortir de leur boîte à souvenirs que moi aussi je voulais ne pas sortir indemne, que moi aussi je voulais écouter mon envie, que moi aussi je voulais l’audace.

L’audace de l’envie. 

C’était déjà en marche tout ça mais leur histoire m’a prouvé que tout était possible. Et que rien n’était barrière.

J’ai aimé ce couple et leurs enfants. J’ai aimé les voir raconter et s’échapper, j’ai aimé la façon qu’ils avaient eu de considérer la vie.

J’ai mangé les meilleures lasagnes du monde. Le meilleur tiramisu aussi.

Et ce n’est pas des paroles en l’air.

Les meilleurs.

Absolument.

Parce qu’ils n’avaient pas du tout un goût de fin.

Je me suis couchée dans un grand lit, lovée dans des draps qui sentaient bon.

Repue de lasagnes, d’histoires et de magie.

[Vélodyssée. Jour 23.]

Nantes

 

Je t’écris du train, les gars.

Voilà, ça y est, je suis arrivée à Nantes.

C’était hier.

Quand je suis descendue ce matin-là, un petit déjeuner de table d’hôtes m’attendait.

Ils ont fait ça bien, Fabiola et Emmanuel. Ils avaient l’air de savoir que l’odeur du café et le tendre des viennoiseries allégeraient la lourdeur de mes émotions.

On a partagé ce repas du matin en reprenant nos anecdotes là où on les avait laissées la veille et leur lumière s’est ancrée dans ma poitrine.

Et tu sais ce qu’ils ont fait, aussi?

Ils sont montés sur leur vélo et ils m’ont escortée jusqu’à Nantes.

Ils m’ont offert un cortège d’arrivée.

Ils étaient hyper contents d’enfiler à nouveau leurs tenues de vélo et de reposer leurs fesses sur une selle, ça se voyait à la manière dont leurs corps rayonnaient. C’était aussi pour eux un moyen de retrouver la douceur de leur voyage.

On avait quinze kilomètres à parcourir jusqu’à Nantes et cette balade n’a été que sourire. 

Ils m’ont portée avec leur joie et leur légèreté d’être et ils ont redonné à mon ciel la couleur du commencement. 

Ils étaient là pour prendre ma photo d’arrivée.

Avec le panneau Nantes.

La photo du départ, celle d’Hendaye, je l’ai prise seule.

La photo d’arrivée, avec le panneau Nantes, ils étaient là.

C’est joli comme résumé de cette histoire, non?

On s’est quittés, des merci plein la bouche et du soleil plein le guidon en se disant que l’on continuerait à se suivre.

Et puis j’ai entamé ma visite de Nantes.

Je suis allée droit sur l’île aux machines, j’avais un rêve de gosse adulte à réaliser. Des années que je voulais croiser la route de l’éléphant. J’ai tourné un peu autour des hangars et puis au détour d’un virage j’ai vu son immense silhouette se dessiner. 

J’ai souri. 

Je me suis approchée tout doucement, je ne voulais pas abîmer la magie de cette rencontre.

Et quand il s’est mis à avancer et à souffler de l’eau avec sa trompe, c’est là que tout est sorti.

Je veux dire, la bourrasque des émotions. Elle m’a un peu submergée.

J’étais là, à Nantes, après vingt jours d’itinérance minimaliste, devant cet éléphant, les sacoches pleines à craquer de rencontres qui n’avaient rien de minimal. Mon vélo n’a jamais été aussi léger qu’à l’instant même où cet éléphant a pleuré avec moi.

J’ai séché mes joues et j’ai retrouvé mon guide du jour. Il m’a doucement conduite devant l’éloge de la transgression et je crois qu’il savait très bien ce qu’il faisait en m’emmenant voir cette petite fille qui foutait le camp de son socle.

Je ne le comprends qu’à l’instant où je te le dis, les gars.

Il a dit, le plus beau dans l’écriture, c’est l’ellipse.

Et il savait très bien.

Je n’ai pas vu Nantes dans son entièreté mais de toute façon c’était impossible. 

J’ai volé quelques images et j’ai savouré l’échange de bons mots.

C’est aussi ça, voyager.

Assise dans ce train, je me dis que les  personnes que j’ai croisées ces derniers jours m’ont tellement cajolée, enveloppée, caressée qu’elles sont venues coller les dernières rustines sur mes doutes et mes faiblesses. 

Et vous aussi les gars.

Avec vos mots d’amour, vos mots de tous les jours qui m’ont fait quelque chose.

Vous l’avez très bien compris, tous, Nantes ce n’est pas la fin.

Ce n’est que le début.

[Mon Odyssée. À vélo.]

Au fait, je ne t’ai pas dit les gars, j’ai décidé de jouer les prolongations.

J’ai pris le train à Nantes.

Jusque là tu avais suivi.

Mais direction Bordeaux.

J’avais prévu de retrouver ma famille à Agen. Et puis, je me suis dit que Bordeaux-Agen, c’était pas si loin et que je pouvais bien rentrer en vélo.

Tu souris, non?

Moi aussi.

Je suis descendue du train à Bordeaux et j’ai été accablée par la chaleur. Une chaleur comme j’en avais peu connu ces dernières semaines.

Ça sonnait l’accueil du sud. Les pavés qui chauffent et les accents qui chantent. Cette ville est merveilleuse.

J’y suis restée le temps de lui voler une nuit et de manger la meilleure mousse au chocolat du monde.

Et puis le lendemain, j’ai entamé mes deux jours de sursis. D’abord doucement, j’ai voulu savourer, et puis de plus en plus vite, de plus en plus plein.

J’ai croisé la pluie, la moiteur et toujours autant de cyclistes voyageurs. Il y a cette connivence quand on se croise, ce bonjour qui claironne, à la volée, et cet air entendu de ceux qui savent. 

On sait.

La légèreté que ça nous apporte toute cette histoire. Pas besoin d’en dire plus.

J’ai mangé des gâteaux secs parce que je n’avais rien d’autre et je me suis bu le coca le plus frais de ma vie au bar PMU de Sauveterre en Guyenne.

On m’a encore demandé, avec des yeux ronds, pourquoi je voyageais seule.

J’ai dit pour rien, comme ça, parce que j’avais envie. On m’a dit, jolie comme vous êtes, vous n’allez pas rester longtemps toute seule et j’ai pensé que moi j’étais ravie de l’être, toute seule mais que dans l’imaginaire collectif, ça ne pouvait pas coller, une femme qui voyage seule, ou alors pas longtemps, et que, forcément du forcément, il fallait qu’un jour ou l’autre, elle se trouve un compagnon.

On m’a dit aussi, quand même toute seule, pour garder la motivation, c’est pas simple. Moi je crois que j’ai bien assez de force en moi pour avancer sans béquille mais que tant que tu n’es pas allée voir, tant que tu n’es pas allée chatouiller tes ressources, tu ne peux pas savoir.

Et enfin on m’a dit, quand même avec tous ces cinglés. Alors j’ai dit qu’il n’y avait pas besoin de partir seule à vélo pour tomber sur un cinglé, que ça pouvait arriver en bas de chez soi, n’importe quand, n’importe comment et que vraiment j’avais croisé plus de bienveillance sur mon chemin que de gens mal intentionnés.

J’ai quitté la piste pour rejoindre mon hébergement et je me suis dit que ça valait drôlement le coup d’œil les sentiers imbattus. J’ai usé mes forces à monter puis descendre puis remonter des pentes au milieu des vignes mais c’était si joli que l’effort n’en était presque pas un.

Ce matin j’ai repris la route pour ma dernière vraie étape. 

La vraie de vraie cette fois les gars, plus d’entourloupe.

Stéphanie m’avait donné rendez-vous à Buzet, au bord du canal. Pour un pique-nique. Ça faisait des semaines que l’on se courait derrière, sur la Vélodyssée, à jouer au chat et à la souris sans jamais parvenir à se croiser.

En vrai, je ne m’inquiétais pas tellement parce que, je savais qu’elle était d’Agen et que l’on se croiserait forcément.

Quand elle a su que je prévoyais de rentrer de Bordeaux à vélo, elle a tout de suite proposé de venir à ma rencontre. Et c’est ce qu’elle a fait. Son panier rempli de trucs archi bons à manger qu’elle avait cuisiné la veille. Pour nous. Pour moi.

Elle m’a cuisiné des trucs, les gars.

Elle a choisi un petit coin de paradis pour dresser la table de notre festin et elle m’a accueillie avec un sourire tellement large que j’ai cru qu’il allait contaminer la terre entière.

Mais ce n’est pas tout.

Faut que je te raconte.

Ce matin, un peu avant de partir, j’ai ouvert ma messagerie, j’avais un nouveau message. De Delphine. Elle voulait me féliciter. Pour le voyage, mais pas que. Aussi pour mes sourires et mes larmes, aussi pour mes rencontres, mes mots et ma soif de vie. Elle a dit que j’avais allumé des étoiles, un peu dans son ventre, un peu dans ses yeux et beaucoup dans ses rêves et ça m’a émue. J’ai trouvé que c’était incroyable la force des mots.

Je les savais magiques, je les savais puissants, ceux des autres.

Mais jamais je n’aurais imaginé que les miens puissent faire frissonner autant.

J’ai vu que Delphine était d’Agen alors je lui ai dit que c’était drôle parce que c’était ma destination d’arrivée. Elle m’a dit qu’en réalité elle était de Buzet, à trente kilomètres. Je lui ai répondu que justement, c’était là que l’on avait rendez-vous avec Stéphanie.

Elle m’a dit c’est tellement improbable.

Et ça l’était.

C’était tellement improbable qu’elle est venue nous rejoindre.

Jusqu’au bout les gars, jusqu’au bout. Jusqu’à la dernière minute il y aura eu de l’humain rencontré.

Pas juste croisé.

Rencontré.

On s’est offert un bout de notre intime, entre deux tomates cerises, on a abordé des sujets pas marrants, des sujets douloureux, on a déposé quelques pierres un peu lourdes sur le bord du chemin pour pouvoir faire de la place.

Delphine a dit, tu sais on ne se rencontre pas par hasard.

Je crois qu’elle a raison.

Tu vois, si je fais le bilan de ces rencontres qui ont jalonné ma route, je crois qu’aucune n’était vraiment le fruit du hasard. Elles sont toutes arrivées à point nommé. Ces petites graines. Semant leur apprentissage les unes après les autres. L’un ne faisant pas sens sans le précédent.

Il y a eu presque un ordre logique dans tout ça.

La nature est bien faite, tu ne crois pas?

Je digresse les gars, je digresse. Mais c’est que je n’ai pas hyper envie de te quitter.

Tu vois, je crois que je ne me suis jamais autant sentie à ma place que durant ces vingt derniers jours.

Voyager et écrire.

Écrire et voyager.

L’alignement ça s’appelle.

C’est ça que je voudrais faire. Pour à peu près toujours.

On a dit au revoir à Delphine et elle nous a dit bonne route. Bonne route de la vie et c’était la meilleure chose que l’on pouvait se souhaiter.

On a longé le canal jusqu’à Agen. Stéphanie m’a accompagnée sur ces derniers kilomètres et on s’est balancé nos vies comme deux amies qui se retrouvaient.

On ne s’est pas trouvées les gars, on s’est retrouvées.

Ça n’a été que du frisson ce canal. A tour de rôle, nos corps ont réagi aux histoires de l’une et l’autre, on aurait presque dit qu’ils se répondaient.

J’ai parcouru les derniers mètres seule, en terre connue et ça m’a fait étrange.

J’ai retrouvé les miens. Avec mille histoires à leur raconter. Ils les connaissent déjà mais j’ai très envie de les raconter quand même, de les raconter encore.

J’ai vu l’étincelle dans leurs yeux, celle de l’enfant quand tu racontes, celle du parent quand il est fier. Il y avait comme un feu d’artifice qui se préparait sous leurs paupières.

Je suis rentrée les gars, ça y est.

Et je crois bien que je suis piquée, droguée, accro.

Foutue.

Sauvée.

[Retour au bercail.]

Les gars, vous me manquez.

J’ai cru que ça allait au début, le retour.

Ça ne va pas du tout.

Enfin si. Mais non. Enfin tu vois.

J’ai le sourire toujours bien accroché mais je suis là, je tourne en rond.

Ça mijote, ça tournicote.

Je n’ai toujours pas vidé les sacoches de mon vélo. Je les ai posées là, au milieu de mon salon. Je tourne autour, j’en dessine le contour chaque fois que je vais d’un bout à l’autre de mon appartement. Je ne me résous pas à les mettre au placard.

Pas encore.

J’ai retrouvé le nid et ma vie d’avant laissée en suspens.

J’ai retrouvé mes robes, mes talons hauts et mon mascara. Lorraine m’avait dit, tu vas voir, c’est quand même cool de retrouver ses fringues, c’est quand même cool de pouvoir se faire à nouveau jolie.

La vérité les gars, c’est que rien de tout ça ne m’avait manqué.

J’ai passé une vingtaine de jours à enfiler chaque jour la même tenue de vélo, la même robe à pois et le même pull orange mais je n’ai jamais été si heureuse, je n’ai jamais passé d’aussi jolies vacances.

J’ai retrouvé mes copines qui elles m’avaient manqué, et elles m’ont accueillie comme leur héroïne de l’été. Elles m’ont dit l’enthousiasme, elles m’ont dit le plaisir, elles m’ont dit le soutien.

Elles savent que ça mijote, elles savent que ça tournicote. Alors elles me parlent de voyage nouveau, elles me parlent de sponsors, d’autocollants et d’auto promotion.

Elles ont voyagé par procuration et elles ont aimé ça. Elles sont presque autant impatientes que moi à l’idée d’une nouvelle échappée.

Tu vois, je suis hyper bien entourée.

Tu sais, en vrai, je n’ai rien d’une héroïne. J’ai fait du vélo et j’ai dormi sous une tente. Mon exploit s’arrête là. Et tu verras, si tu creuses, que des filles qui partent seules à vélo, il y en a plus que ce qu’on ne le croit. Si j’ai pris le temps de te raconter les gars c’est parce que cette odyssée, c’était un chouette prétexte à l’écriture. Et moi écrire, tu l’as compris, j’aime beaucoup ça. Mais c’était aussi pour te montrer que c’est possible pour de vrai, l’aventure.

Avec trois fois rien.

Tu m’as souvent posé la question du matériel, tu m’as demandé des conseils. 

Je n’en ai aucun à donner. 

Je suis partie la fleur au bout de mon fusil et l’esprit pimprenelle, avec mon vieux vélo de route que mon père a équipé d’un porte bagage et de sacoches achetées sur internet.

Moi, je n’ai eu qu’à les remplir de trois culottes, de deux paires de chaussettes et d’une polaire Quechua.

On m’a dit hier, peu importe le vélo du moment que tu pédales.

Et c’est vrai. Si vrai.

Rien ne doit être un frein à l’aventure.

Rien ne peut être un frein à l’aventure.

 

J’ai retrouvé le nid d’avant et ma vie en suspens.

Et ça mijote. Ça tournicote.

Comment tu fais, quand tu as trouvé ta joie, comment tu fais, quand tu as trouvé ta voie, comment tu fais? 

Je ne sais pas, moi, reprendre le cours des choses là où il s’est arrêté. 

Je ne suis plus, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Et c’est étrange et pénétrant.

On m’a dit aussi, tu attires ce que tu vibres. Et c’est vrai. Si vrai.

J’ai vibré les gars. J’ai tellement vibré que c’est le bordel à l’intérieur, un tourbillon d’idées qui fusent et qui infusent, ça a tout retourné, ça a tout chamboulé.

Le truc qui est sûr, le truc qui est certain, c’est que je ne peux plus m’empêcher d’écrire. D’ailleurs tu vois, je suis là dans mon lit, je reproduis à l’identique mon rituel d’avant sommeil de ces vingt derniers jours. Je ne peux pas te lâcher la grappe comme ça. 

C’était trop plein, c’était trop doux ces mots à raconter.

J’ai appris que mes frissons pouvaient devenir ceux des autres, j’ai appris la force des émotions d’entre les lignes, j’ai appris le goût de faire lire et c’était tellement bon.

J’en suis là aujourd’hui.

Je détricote les mailles de ma vie parce que j’aimerais y mettre plus de fils colorés, plus de grand air et encore plus de mots jolis. J’ai les aiguilles qu’il faut à présent, il me suffit juste de trouver les bonnes pelotes et d’utiliser le bon point d’ancrage.

Je n’y connais rien du tout en tricot, je fais genre mais je n’en mène pas large.

J’ai environ mille idées de ma vie de demain, ou plutôt deux mille. Deux mille cent quatre-vingt seize, pour être exacte.

Il me faut simplement trouver la sortie de secours.

Celle qui clignote quand vient la nuit.

[Voyage à Nantes.]

Il m’a emmenée devant cette statue parce qu’il savait très bien.

Parce que déjà, il me savait.

Cette petite fille qui se fait la malle pour aller embrasser l’ailleurs. Qui fait le choix d’une vie plus trop étroite. Qui se dit que c’est trop con, que c’est trop moche de rester là, les pieds rivés à son bloc de pierre plein.

Il m’a dit regarde la. Il m’a dit confronte toi. Tu ne peux plus rester statue. Tu ne peux plus rester figée. 

Tu ne veux plus rester muette.

Je l’ai observée de l’intérieur cette enfant là. Elle avait la force de sa matière et le possible de sa condition qui éclairaient le fond de ses yeux.

Je l’ai regardée fort, je l’ai regardée long mais je n’ai pas compris tout de suite la magie de cette rencontre.

Il y a des révélations à rebours qui éclatent quand on ne s’y attend plus.

Lui, il a été observateur silencieux de cette métamorphose souterraine.

Il n’a pas photographié mes mains. Il n’en a pas eu le temps. Il n’y a pas pensé. Mais caché derrière son appareil, il a mis en boîte mes rêves en grands.

Il a capturé l’immédiateté de mon sourire. Et son immensité aussi.

Il m’a saisie rêveuse et amoureuse d’un ciel plus pur, d’un air plus blanc.

Il m’a figée en équilibre, il a figé ma vie en mouvement.

Et il m’offre aujourd’hui le souvenir de cet instant de liberté.

J’ai rencontré un incroyable magicien.

Un putain de magicien.

Il y a les mots que l’on se dit et ceux que l’on se non dits jamais.

Ceux qui nous lient dans l’indicible, ceux que l’on tait pour éviter de les érafler, pour éviter de se gâcher.

Et puis au milieu d’eux il y a le mot éloge.

De celui de la transgression à celui du rêve, il n’y a qu’un pas.

Un tout petit pas de côté.

Caché derrière un minuscule boîtier.

The End